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Vers une langue égalitaire ?

La guerre des sexes version linguistique

Par Sandrine Benard , le 13 février 2018

« Le masculin l’emporte sur le féminin »…

Combien de fois n’avons-nous pas entendu cette sempiternelle phrase répétée par nos professeurs de français ? Cette règle de grammaire est bien connue de tous les francophones et nous devions – par respect des conventions de la langue française - la respecter et la mettre en pratique.

Oui, mais… depuis quelques mois, plus exactement le deuxième semestre 2017, les choses ont quelque peu commencé à changer. Bousculées, les vieilles idées, mises au rencard les règles sexistes et machistes, la langue française chercherait à s’émanciper de cette domination masculine pourtant bien ancrée dans notre imaginaire linguistique.

Mais en a-t-il toujours été ainsi ? Peut-on dorénavant parler de langue égalitaire ? Et qu’en est-il dans les autres langues ? Embarquons pour un tour d’horizon des genres en langue !

Une règle pas si ancestrale

Cette domination masculine a-t-elle toujours existé dans la langue française ? Non ! En fait, ce n’est qu’au XVIIe siècle, soit près de 800 ans après sa première apparition - en 842 avec les Serments de Strasbourg (voir la réforme évolutive de la langue française pour plus d’informations), qu’une poignée de réformateurs ont décidé d’appliquer dans la langue la même règle qui prévalait alors dans la société à l’époque, à savoir : le masculin, en grammaire, doit être plus fort que le féminin parce que l’homme est plus fort que la femme, parce qu’il y a supé

riorité naturelle de l’homme sur la femme." 

Pourtant, au début du XVIIe siècle, la femme occupe une place significative dans la société française : les filles peuvent bénéficier des lieux d’éducation et les femmes commencent à faire carrière dans les lettres. Mais alors pourquoi un tel changement ?

C’est bien une question de mentalité. La langue est avant tout le reflet d’une idéologie d’une époque. Or, en cette seconde moitié du XVIIe siècle, l’heure est au changement de pensée. Selon Éliane Viennot, chercheuse en littérature française :

« Pour les mots féminins, il y a un traitement particulier qui est que ces gens-là à partir du XVIIème siècle ont eu envie de faire disparaître un certain nombre de mots féminins.

Notamment tous les mots qui désignent des positions de pouvoir dans les carrières des lettres, parce que les gens qui font ça sont des hommes et qui ne veulent pas que les femmes viennent marcher sur leurs plates-bandes. »

Tout est dit : la peur de la rivalité. Cela est encore confirmé en 1638 par un contemporain du siècle de cette réforme, Jean Chapelain (poète et critique littéraire français, 1595-1674) quand il dit :

« Il n’y a rien de si dégoûtant que de s’ériger en écrivaine (…) et l’usage de la féminisation, et la volonté de stopper, en y mettant fin, cette nouvelle émergence sociale des femmes ».

Vers une langue égalitaire ?

La volonté de revenir à une langue plus égalitaire comme le propose l’écriture inclusive est-elle viable ? Avant tout, penchons-nous sur les principes mêmes de ce système :

  1. Les métiers ou les fonctions doivent être accordés selon le genre;
  2. Le féminin et le masculin doivent être déclinés, dans l’ordre alphabétique, pour désigner un groupe de personnes (exemple : les directeurs et les directrices).
     

Outre l’utilisation de termes génériques mixtes (comme « les droits humains » au lieu des « droits de l’homme »), on peut aussi recourir au « point médian » qui permet de regrouper dans le même mot le féminin et le masculin (à l’instar de « enseignant.e.s » ou « conducteur.rice.s »).

Même si l’écriture inclusive n’est pas obligatoire, elle est fortement conseillée par le Haut conseil à l’égalité, cependant elle est fortement critiquée par certains défenseurs de la langue française qui trouvent que l’inclusion médiane rend les phrases difficiles à lire, voire insensées à l’oral.

Une autre option, plus logique, serait « l’accord de proximité », qui, comme son nom l’indique, permet soit d’accorder les adjectifs selon le genre et le nombre du nom le plus proche (les pays et les villes étrangères), soit selon la majorité (le féminin l’emporte sur le masculin s’il y a plus de femmes dans l’assemblée). Bizarre ? Réformateur ? Non ! Du temps de Ronsard et de Corneille, c’était la norme !

Et dans les autres langues ?

Mais qu’en est-il chez nos voisins ? Non, le français n’est pas la seul à déterminer un genre à ses noms, l’espagnol, l’italien ou encore l’allemand le font naturellement.

Ce qui est étrange, c’est que le même nom peut être d’un genre différent selon les langues : masculin en français (le nez), féminin en espagnol (la nariz), féminin en français (la clé), masculin en fallemand (der Schlüssel).

Ah, l’allemand, parlons-en justement ! Voici une bizarrerie de la langue de Goëthe… Vous saviez qu’il existait 3 genres en allemand ? Le masculin (der), le féminin (die) et le neutre (das)… oui, comme dans plusieurs autres langues. Mais le petit truc bizarre, c’est quand vous voulez traduire le mot « fille », vous diriez die… Hé bien non, raté. On va dire « das Mädchen ». Ne cherchez pas, c’est comme ça. Vous êtes-vous jamais demandé pourquoi on disait LA table ou LE miroir ? J’ai toujours ce mémorable souvenir d’une de mes étudiantes chinoises qui m’avait demandé : mais qui a dit ça, que c’était monsieur ou madame table, monsieur ou madame miroir ? Très bonne question, aujourd’hui encore sans réponse…

En chinois, les grands-parents paternels sont reconnus par leur titre, et les grands-parents maternels sont «les autres».

Un exemple parmi d'autres comme quoi le sexisme de la langue n'est pas que l'apanage du français. Le chemin sera long.

Finalement…

On pourrait dire que la langue est bien le reflet de la société d’une époque.

Si au Québec la féminisation des professions se fait depuis de nombreuses années, c’est un phénomène encore tout récent – et discret- en France. La polémique autour de l’égalité des sexes, même au niveau linguistique, fait rage et la question de l’écriture inclusive est sujet d’actualité brûlant.

La langue est en perpétuelle évolution et même au niveau de l’égalité, elle avance, comme nous l’ont prouvé les Suédois en introduisant, en 1966, le pronom personnel « hen », pronom neutre qui sert à désigner des concepts ou des objets asexués, mais surtout à émanciper le langage d’une vision du genre trop binaire. »

La question du genre, en linguistique, serait donc liée à notre rapport au monde et dépendrait d’une évolution historique influencée par des facteurs grammaticaux, certes, mais surtout culturels… 

Illustrations :  L’écriture inclusive
Que les hommes et les femmes soient belles,
Cher.ère.s lecteur.rice.s

Sources

 Il n’existe pas de langue égalitaire, Romain Jeanticou, Télérama, 28/12/2017,

La langue française est-elle égalitaire ? , BRUT.Original France TV Info, 18/12/2017

La langue peut-elle faire avancer l’égalité ? Béatrice Bouniol et Christine Legrand, La Croix, 22/11/2017

Pourquoi les mots ont-ils un genre ? Marion Maurin, Babbel Magazine

Démasculiniser la langue, Catherine Mallaval, Libération, 07/11/2017,

L’écriture inclusive, vidéo YouTube, La Croix

 

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