Par Denis Cristol  | 4cristol@free.fr

Portée et limites de la numérisation de l’apprentissage

Créé le jeudi 12 janvier 2017  |  Mise à jour le lundi 6 février 2017

Portée et limites de la numérisation de l’apprentissage

Nota : ce texte est issu d'une intervention d'André Tricot dans l'équipe apprenance du CREF Paris Ouest Nanterre

Le positionnement d’une recherche en psychologie de l’apprentissage

André Tricot est psychologue de l’éducation. Il s’intéresse aux processus d’apprentissages impliqués dans les situations institutionnelles. Il intervient à l’ESPE Toulouse. Il s’efforce de déconstruire des mythes liés à Internet et à l’apprentissage, et de trouver des réponses pratiques en matière d’ergonomie d’apprentissage. Il situe la question de la digitalisation de l’apprentissage dans l’histoire de la communication en partant de la communication non verbale identifiée à partir de -200 000 ans avant JC, puis l’apparition des langues orales, les dessins pariétaux, le repérage des écrits sur des monnaies (– 6 000 ans) puis les traces de langues écrites (– 3 300 ans), puis l’invention de l’imprimerie il y a 1500 ans, la structuration de la grammaire, la stabilisation de l’orthographe, et enfin l’explosion des ordinateurs et d’internet dans les années 2000.

Pour lui, à chaque fois que les technologies se développent la question qui se pose est « qu’est-ce que cela change dans les situations d’enseignement ? ».

L’article de 1945 « As we may think » décrit le Memex (système d’expansion de la mémoire de l’être humain), c’est l’ancêtre de l’hypertexte. Régulièrement la condition induite d’appropriation des technologies est qu’elle respecte la façon dont les humains pensent et créent des liens. La pensée humaine fonctionne par association d’idées et par analogie, par conséquent un système technologique d’aide à l’apprentissage devrait respecter ce fonctionnement. Le théâtre de mémoire (15eme et 16eme) prend en compte cette organisation des connaissances (les arts de la mémoire, Yates)

Aujourd’hui le numérique a envahi nos vies. La majorité des jeunes de pays riches utilisent plusieurs fois par jour Wikipédia, Facebook, Twitter et Facebook. Aux USA les adultes passent 4h30  à lire par jour en moyenne (White 2010), contre 1h46  il y a 40 ans (Sharon 1972). Une des conséquences remarquée par Umberto Ecco est que les adultes lisent de plus en plus !

La recherche en psychologie de l’apprentissage permet :

  • Evaluer les capacités d’apprentissage  liées au numérique;
  • Analyser des tâches et modifications des tâches d’apprentissage;
  • Identifier par la psychologie du développement des effets des technologies sur l’acquisition des compétences;
  • Comprendre l’apprentissage sur le tas;
  • D’identifier l’émergence de nouvelles pratiques sociales;
  • Disposer d’outils qui permettent de tester des hypothèses psychologiques.
     

La limite de la psychologie est que la réalité dépend de ce que les gens font mais aussi de ce qu’ils croient. Par exemple Wikipédia est utilisé très fréquemment par les jeunes, mais à 75% ils n’ont pas totalement confiance (Sahut et al ; 2014). Car les enseignants adressent beaucoup de remarques et de réserves sur à son encontre. Les opinions, attitudes qui viennent des individus, des enseignants et des parents jouent un rôle.

Et si les mythes explorés n’étaient que des légendes ?

André Tricot explore 9 mythes et recense des recherches scientifiques pour étayer ou défaire ces mythes. Par exemple un moteur de recherche académique type google scholar recense plus de 46 000 articles de recherche sur le thème des serious-games, mais moins d’une centaine dispose d'un protocole de recherche scientifique  avec un groupe test et un groupe témoin pour étayer le propos des auteurs.

Mythe Numéro 1 : On est plus motivé quand on apprend avec le numérique

- Oui, mais pas toujours cela dépend de la tâche et la motivation peut être sans lien avec l’efficacité de l’apprentissage.

Mythe Numéro 2 : On apprend mieux en jouant grâce au numérique (Girard et al ; 2013, Wouters et al ; 2013)

-  Oui, entre +10% à +15% en moyenne, mais l’effet est obtenu quand le groupe témoin  est en situation d’apprentissage passif. On n’apprend pas forcément beaucoup. La taille de l’effet n’est pas forcément importante. De plus il est difficile de transférer en dehors du jeu.

Mythe Numéro 3 : Le numérique favorise l’autonomie des apprenants

- C’est plutôt l’inverse. Le numérique exige des apprenants qu’ils soient plus autonomes. Pour être autonome il faut en avoir les moyens. La maîtrise de stratégies motivationnelles, métacognitive et cognitive sont indispensables. Ex.: cas des MOOC

Mythe Numéro 4 : Le numérique permet un apprentissage plus actif

- Oui, quand il propose de produire du contenu et quand il propose plusieurs représentations d’une même information. Mais il faut organiser soi-même son cours : une exigence élevée.

Mythe Numéro 5 : Les images animées permettent de mieux apprendre (Amadieu et Tricot 2014)

- Oui, quand elles aident à comprendre un processus dynamique ce qui est très exigeant en début d’apprentissage ou quand elles aident à acquérir des savoir-faire. L’analyse des mouvements oculaires permet de mieux comprendre ce type de résultat : au début d’un apprentissage elle ne sait pas où regarder, l’œil se pose au hasard sur la représentation proposée.

La représentation statique permet de revenir en arrière et de poser son regard sur un détail négligé. (La décomposition du galop du cheval par Muybridge 1878)

Mythe Numéro 6 : Le numérique permet de s’adapter aux besoins particuliers des apprenants

- Oui, au plan sensoriel : stratégies de compensation et de contournement : vocalisation, sonorisation des images, utilisation de la réalité virtuelle.

Le numérique permet l’amélioration de l’accès aux formations en ligne. Des travaux prometteurs sont disponibles sur TSLA et TSA. Mais il existe des effets négatifs de la méconnaissance technologique des enseignants

Mythe Numéro 7 : La lecture sur écran réduit les compétences de lecture et les capacités d’attention des jeunes (Nicholas Carr « Is internet making us stupid ? », 10 000 citations sur Google Scholar)

- Oui, les écrans rétroéclairés fatiguent l’œil, mais contrairement à l’affirmation de Nicholas Carr, la lecture numérique fait appel à des compétences partagées avec la lecture papier et exige de développer de nouvelles compétences propres au numérique.

Mythe Numéro 8 : Les élèves savent utiliser naturellement le numérique car c’est de leur génération (Roussel, Rieussec, Nespoulous et Tricot, 2008)

- Oui, pour leurs usages personnels, mais apprendre à l’école repose sur des tâches spécifiques peu influencées par la maîtrise du numérique. Le mythe du digital native de Prensky est donc à relativiser.

Mythe Numéro 9 : Le numérique va modifier le statut même des savoirs, des enseignants et des élèves (Tricot et Amadieu, 2014)

- Non, les connaissances scolaires de base sont plus nécessaires que jamais. Pour les apprendre nous avons besoin d’écoles et d’enseignants.

 

Conclusion

Le numérique a envahi nos vies. Il facilite de façon extraordinaire notre accès aux supports de connaissances et de tâches. Il enrichit les supports. Il requiert de nouvelles compétences. Il ne modifie fondamentalement ni les tâches ni les apprentissages scolaires. Il peut avoir un effet sur la motivation. Il peut permettre de réguler plus fréquemment l’apprentissage mais de façon frustre pour l'instant.

Illustration : Geralt - Pixabay

Source :

Ouvrage « Apprendre avec le numérique » André Tricot et Franck Amadieu Retz 2014
http://www.decitre.fr/livres/apprendre-avec-le-numerique-9782725633206.html

Apprendre avec le numérique ?- François jarraud - Café pédagogique
http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2014/10/21102014Article635494737667005194.aspx

Nicholas Carr - Site - http://www.nicholascarr.com/?page_id=25

Nicholas Carr: Is the Internet Making Us Stupid?--What would McLuhan say? - TED Ed
http://ed.ted.com/on/3u20Ho9T

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