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Publié le 21 avril 2021 Mis à jour le 21 avril 2021

Si près du but !

Quand tout devrait bien se passer, et pourtant...

2015, Evan Jager est en tête d’une course d’obstacles de 3000 mètres. Il ne lui reste qu’une barrière à franchir pour pulvériser le record américain, passer sous la barre des huit minutes, et remporter l’or. Mais son pied heurte légèrement l’obstacle. Il tombe. Il parvient cependant à se relever et à terminer l’épreuve en battant le record des États-Unis mais un concurrent l'a dépassé. Une médaille d'argent amère qui laisse perplexe. Comment se fait-il que  lors d’une compétition, nous échouons des actions que nous accomplissons des centaines de fois sans difficulté quand il n’y a aucun enjeu ?

Nous réfléchissons trop

Trop de concentration, et c’est la confusion

La presse sportive présente de nombreux exemples de cette perte de moyens alors même qu'un athlète cherche à être parfait. Ainsi Alizé Cornet, joueuse de tennis française explique en 2010 à la sortie d’un match : « J’ai encore voulu trop bien faire et ça s’est retourné contre moi », tandis que son entraineur confirme : « Quand elle ne conclut pas le premier set à 5-2, elle se crispe, se frustre et ressasse le passé sans regarder le présent (…) Il y a tout un mode de pensée à changer et la remise en cause doit être immédiate. »  « [Elle] a le cerveau presque trop bien fait. Elle réfléchit beaucoup et parfois trop » résume son directeur technique.

Entre fatalisme et explications psychologisantes, les équipes qui accompagnent se sentent impuissantes. Des chercheurs apportent néanmoins des pistes de solution intéressantes.

Sian Leah Beilock a failli être sélectionnée dans l'équipe de football des États-Unis. Mais alors qu’elle était au meilleur de sa forme, elle a perdu ses moyens en apercevant le sélectionneur national qui l’observait. La fin d’une carrière, le début d’un travail de recherche scientifique. Elle étudie maintenant les situations où nous montrons un niveau déplorable quand que nous devrions au contraire être au sommet.

Pour la spécialiste en neuroscience, l’explication est simple. Nous nous concentrons sur la situation, sur les mouvements, sur le contexte, sur les personnes présentes, sur les conséquences en cas d’échec… Et nous analysons étape par étape, pas à pas, chacune de nos actions. Le cerveau est tellement sollicité qu’il se bloque. « Paralysie par analyse » est l’expression qu’elle donne à ce mécanisme.

Laisser le pilote automatique

En analysant la situation sous tous les angles, nous sollicitons le cortex, alors que nous devrions faire confiance au pilote automatique. Les sportifs qui ont répété des milliers de fois les mêmes gestes sont moins performants lorsqu’on leur demande de se concentrer précisément sur ces gestes. De nombreux athlètes ont témoigné des dégâts causés par une concentration trop poussée. Tim Duncan, de l’équipe de basket-ball San Antonio Spurs le dit en quelques mots : « Quand vous devez réfléchir, c’est là que vous foirez ».


Les antidotes

Sian Leah Beilock et d’autres auteurs nous proposent des antidotes. Il convient tout d’abord de s’entrainer dans une situation proche de celle qui sera vécue. S’habituer au regard d’un public, au bruit, à une durée limitée, évitera d’être impressionné et désarçonné en situation réelle.

Une autre technique consiste à se concentrer sur autre chose. Ainsi, le golfeur Jack Niklaus se focalisait sur… un petit orteil. D’autres se chantent des chansons dans leur tête. Noa Kageyama et Pen-pen Chen nous indiquent que les golfeurs sont plus performants lorsqu’ils visualisent mentalement la trajectoire de la balle plutôt que la mécanique de leurs gestes.

Une troisième piste consiste à noter ses craintes, comme on écrit ses cauchemars pour s’en débarrasser lorsqu’ils nous réveillent en pleine nuit. Enfin, de nombreux sportifs ont adopté un rituel, souvent bref, qui leur permet de reprendre pied : des mouvements d’échauffement, des mots qu’on se répète peuvent être suffisants.


Quand la perte de repères se prolonge

Il arrive malheureusement que le sentiment de perdre ses compétences se prolonge au-delà d’une compétition. Les parcours des sportifs s’interrompent ou s’arrêtent parfois brusquement,  quand l’athlète a soudain l’impression de ne plus être capable.

Le journal Le Monde évoque « la perte de figure » qui traduit le sentiment de ne plus savoir comment faire une acrobatie, et qui se prolonge par une peur de la blessure. Il convient alors de se relâcher,  d’oublier momentanément les objectifs ambitieux, et de recommencer l’apprentissage à partir des fondamentaux. Mais l’issue n’est pas assurée. Que l’on parle de « perte de sensation » ou de « perte de confiance », les causes sont nombreuses et personnelles et les  techniques pour en sortir incertaines.

Ces ancrages négatifs sont d’autant plus importants à combattre que le monde numérique, les réseaux sociaux, les journaux sportifs en ligne accumulent les statistiques, les rappels historiques, les spéculations sur l’état de forme et la solidité mentale des joueurs. Toutes ces informations qui arrivent à l’improviste peuvent être autant de sources de déstabilisation.

Le chat noir : l’adversaire plutôt faible, et pourtant invincible

Quand les superstitions viennent déstabiliser les joueurs

La tension est telle avant l’épreuve ou le match que les joueurs cherchent parfois des signes d’une victoire prochaine et guettent avec anxiété les signes négatifs. Lorsque la superstition s’en mêle, les sportifs peuvent perdre leurs moyens très facilement.

Le cas le plus connu est sans doute lié à une facétie de Ilie Nastase, champion de tennis des années 80. Il avait repéré incidemment que ses adversaires considéraient les chats noirs comme des signes de malédiction. Avant un match en double, il en enferme un dans un sac, et prétextant un changement de raquette, il le libère… Le chat noir traverse le cour. L’équipe concurrente est déstabilisée… et perd. Ilie Nastase sera sanctionné pour cette tactique peu sportive :


Inversement, les sportifs se créent des rituels positifs qui les convainquent que les étoiles sont bien alignées et que la victoire est assurée. Cette approche fait sourire, mais dans une situation de grand stress, tous les signes ont une importance. L’astronaute Thomas Pesquet, le souligne lui-même dans un tweet du 17 avril 2021 :

Les vols habités, comme tout ce qui est humain (et particulièrement ce qui est risqué) ont beaucoup de traditions et de rituels. Les astronautes ne sont pas superstitieux en général, mais… ça ne peut pas nuire de continuer à faire ce qui a marché pour les précédents !!!

Ainsi, la veille du décollage, le chef d’équipe des astronautes joue contre le responsable de la Nasa à un jeu de cartes, jusqu’à ce qu’il gagne.

Un ancrage négatif

Le « chat noir » est aussi l’expression que l’on utilise lorsqu’un joueur bien classé perd ses moyens à chaque rencontre face à un autre, qui devient ainsi son « chat noir ». Sur le papier, dans les classements et au vu des performances passés, ce sportif a toutes ses chances. Sur le terrain, il se fait laminer… Et chaque défaite vient renforcer le sentiment qu’un mauvais sort s’acharne. « C’est très dur de gagner contre un adversaire qu’on n’a jamais battu » résume Gilles Simon, joueur de tennis français dans le magazine le Point.


Ces leçons qu’apprennent progressivement les sportifs intéressent au plus haut point quiconque est parfois confronté à une situation où elle ou il doit être au meilleur pendant un bref instant. Les conseils sont les mêmes, à quelques adaptations près.

On s’abstiendra donc de regarder ses mails, ses SMS ou tout système de messagerie avant de monter à la tribune, car il suffit parfois d’un message aigre au mauvais moment pour nous faire chavirer. Les rituels de décontraction mais aussi le fait d’éviter les « chats noirs » juste avant l’épreuve sont de bons conseils. Ne croisez pas votre pire ennemi avant de prendre la parole face à un grand groupe ! Limitez les occasions de recevoir des jugements négatifs de votre hiérarchie quelques minutes avant d'entrer en scène...

Comme les champions, on veillera aussi à lâcher la pression, à ne pas se critiquer soi-même et à éviter de s’analyser pendant l’action et, surtout, à s’entrainer encore et encore en situation extrême pour faire davantage confiance aux automatismes. Comme l’enjeu est moins important que pour un champion, qui joue parfois toute sa carrière sur un match, on ajoutera «accepter d’échouer ou de trébucher ».

Illustrations : Frédéric Duriez

Sources :

Wanda Diamonds League : Evan Jager's dramatic fall in the steeplechase at Paris 2015
https://youtu.be/eb4UY3ey4gc

Sian Leah Beilock — conférence TEDX — Pourquoi nous bloquons sous la pression, et comment l’éviter — traduction Morgane Quilfen — octobre 2018
https://youtu.be/OrB9JBEk1ds

Noa Kageyama, Pen-pen Chen TEDX — How to stay calm under pressure — 21 mai 2018 — traduction  - Nawej Kasongo
https://youtu.be/CqgmozFr_GM

Thomas Héteau — Le Monde Ces mystérieux maux du sport (3/3) — la perte de sensation, traduction d’un malaise psychologique ? — publié le 20 décembre 2011
https://www.lemonde.fr/sport/article/2011/12/20/ces-mysterieux-maux-du-sport-3-3-la-perte-de-sensation-traduction-d-un-malaise-psychologique_1620586_3242.html

Remerciements à Jacques Brouleau pour ses conseils bibliographiques.


Mots-clés: Échecs auto-sabotage sport psychologie du sport tennis

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