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Publié le 16 mars 2022 Mis à jour le 17 mars 2022

Rester à sa place, trouver sa place... sortir de ces expressions qui enferment

Claire Marin, quelques auteurs et des acteurs de terrain nous invitent à sortir des cadres

Qu'il s'agisse de "rester à sa place" ou de "trouver sa place", beaucoup d'expressions font référence à un espace physique mais surtout social qui nous conviendrait. Elles invitent à la modestie ou à une ambition mesurée. Dans Être à sa place, Claire Marin, philosophe, nous fait prendre de la distance par rapport aux représentations que ces expressions véhiculent et aux limites qu'elles nous imposent.

Rester à sa place, se rétrécir

Rester modeste

L'expression "rester à sa place" exprime une injonction à faire preuve d'humilité, à se rétrécir, à accepter la défaite par forfait. Beaucoup d'histoires édifiantes  mettent en scène un héros orgueilleux qui tente de sortir de sa condition et que son destin rattrape. La grenouille qui voudrait être grosse comme un bœuf explose. Icare prétend s'élever à la hauteur du soleil. Quand il s'approche de l'astre, la cire qui maintenait les ailes à ses bras fond, ces ailes brûlent. C'est la chute.


Dans des histoires plus contemporaines, tenter de quitter sa place, c'est risquer de se confronter à des habitudes, à des usages que l'on ne maîtrise pas. Michel Serres raconte comment son accent du Sud-Ouest lui a couté un poste universitaire. Ça ne faisait pas sérieux. Quand elles ne sont pas victimes de glottophobie  (article), les personnes qui tentent de s'extirper de leur condition peuvent aussi souffrir du syndrome de l'imposteur. Elles développent le sentiment d'avoir usurpé une place, comme si elles entendaient une voix qui régulièrement leur disait : "N'oublie pas d'où tu viens !". Réussir dans un nouvel environnement social serait en quelque sorte renier ses origines en prétendant à une autre place.

Certains le vivent mal, d'autres en font un étendard. Michel Serres a doublement souffert d'un regard hautain sur son origine et d'un rejet du bon élève qu’il était par sa famille. Dans une forme de retournement, il a pu revendiquer par la suite son enfance rurale modeste. Claire Marin cite d'autres exemples et appuie sa réflexion sur des écrivains comme Annie Ernaux, Didier Eribon ou Jean-Baptiste Pontalis.

Des généalogies qui pèsent

Reprenant les arguments de François Noudelmann dans Hors de Moi, Claire Marin nous montre comment ce lignage ne nous enferme pas complètement. On a toujours le choix d'y adhérer ou de s'en éloigner. Dans la Menuiserie, chronique d'une fermeture annoncée, Aurel raconte comment son père, diplômé d'une école d'ingénieurs a tout abandonné et repris la menuiserie familiale. Il explique ensuite comment lui-même a fait le choix de la bande dessinée, au risque de voir l'entreprise familiale disparaître.

Chacun d'entre nous est au croisement de deux arbres généalogiques. Nous pouvons donc choisir et sélectionner nos déterminismes. Ces récits où les individus racontent comment ils se sont affranchis ou inscrits dans un déterminisme familial sont avant tout des narrations et des constructions dont l'auteur garde un degré de liberté important ! À nous d'inventer ce que nous faisons de ces filiations, comment nous les recomposons pour les intégrer ou non à nos projets de vie.



Stigmatisation  et auto-stigmatisation

Si rétrospectivement celles et ceux qui se sont extraits d'un milieu pour en intégrer un autre en tirent une certaine gloire, les choses sont moins simples quand on les vit en direct, à l'adolescence. Les livres d'histoires des idées et des sciences accumulent les images d'hommes occidentaux et ne présentent pas d'autres modèles.

Comment croire qu'on a sa place à l'université ou dans une grande école quand on ne connaît personne qui en a fait l'expérience. Comment espérer quand aucun alumni ou étudiant d'une école ne partage nos origines géographiques ou sociales, voire notre couleur de peau. Des associations luttent contre cette auto-stigmatisation et provoquent des rencontres avec des mentors. Elles donnent aux plus jeunes des occasions de se projeter dans des espaces où ils ne pensent pas avoir leur place. Citons par exemple l'association Handinamique.

Des expériences comme "Women in Sciences", (les femmes en sciences) ou les Sans Pages sur Wikipedia apportent des réponses concrètes, en donnant davantage de visibilité aux réussites féminines.

Refuser d'être des lézards !

Nous ne sommes pas des lézards, prévient Claire Marin. Quand nous rêvassons au soleil sur une chaise longue ou dans un hamac, nous ressemblons certes à des reptiles qui se chauffent au soleil. Sauf que le lézard ne le choisit pas, il ne donne aucun sens à cette action. C'est dans sa nature et cela répond d'abord à un besoin physiologique. Il est à sa place. Il est contraint "dans un nombre limité de gestes, d'attitudes et d'actions".



Trouver sa place... ou la fuir.

La "place", un mythe qui culpabilise

L'idée d'une place qui nous serait destinée est une fable, comme ces contes où des fées se rassemblent autour de berceaux pour raconter la vie qu'aura le nourrisson. Chacun de nous serait comme une pièce de puzzle qui cherche l'espace qui lui convient...

Cette idée qu'il y aurait quelque part une place pour nous se conjugue avec la nécessité d'entreprendre un travail sur nous-mêmes, de nous modifier, de nous exercer pour occuper au mieux cette place. Deviens ce que tu es, va vers ta vocation... autant d'injonctions trompeuses et culpabilisantes qui nous invitent à être les sculpteurs de nous-mêmes, et rendent les individus responsables de leurs échecs. Si tu n'as pas trouvé ta place, c'est sans doute que tu n'as pas suffisamment cherché ou que tu ne t'es pas battu pour l'obtenir !



Un choix de vie : aller où on n'a pas sa place

Claire Marin cite A. Sanders. Être à sa place, être dans un environnement qui semble avoir été fait pour nous ne nous apprend rien sur nous-mêmes et nous appauvrit. Le philosophe allemand, contraint d'exercer des métiers sans lien avec sa formation ou avec ses centres d'intérêt s'est lui-même construit à partir de ces expériences.




Déplaçons-nous, multiplions nos "places" !

Nous faisons pourtant l'expérience de très nombreuses places. Mes identités virtuelles sont multiples. Je ne suis pas la même personne sur Instagram, sur ma boîte mail et sur Linkedin. Et ces identités ne coïncident pas non plus avec mes identités professionnelles ou familiales. Le télétravail et la visioconférence qui se sont invités dans les familles à l'occasion de la pandémie ont été l'occasion de surprises. Les membres d'une même famille ont pu se découvrir sous des angles qu'ils n'imaginaient pas, en voyant leurs proches interagir avec des collègues.

Vous avez toujours recherché l'accomplissement, et rien d'autre. Et, de temps en temps, vous avez même eu la malchance de trouver par hasard l'accomplissement.  [...] Mais [...] je vous dirai que ces épisodes ont été les parts les plus fausses de votre vie. Seules les périodes de disette qui ont alterné avec ces moments-là ont été justes. Les années remplies de hasards. Les métiers que vous avez maudits. Et si vous avez acquis un minimum d'expérience, vous le devez exclusivement à ces périodes où, soi-disant, vous avez perdu votre temps".

Günther Anders, Journaux de l'exil et du retour.

Au début de son ouvrage, Claire Marin évoque ceux qui fuient et qui ne supportent plus la place qui leur est assignée. Elle s'attarde aussi sur ces personnes, toujours en mouvement. Des nomades qui quittent un endroit dès qu'elles s'y sentent à leur place.  Être à sa place et rangé est rassurant mais c'est aussi inquiétant, angoissant comme dans ces dystopies qui présentent des sociétés hyper organisées.

Le livre de Claire Marin se situe à l'opposé de ces ouvrages qui voudraient vous aider à trouver votre place, à grands renforts de questionnaires, études de personnalités et d'opportunités. Il invite au mouvement, à l'expérimentation et à l'ouverture. Il ne s'agit pas de vivre "comme dans un tuyau qui ne s'élargit ni ne rétrécit", pour reprendre les mots de Martin Heidegger qu'elle cite.

Références

Être à sa place - Habiter sa vie, habiter son corps - Claire Marin
https://www.decitre.fr/livres/etre-a-sa-place-9791032915165.html

Hors de moi - François Noudelmann - Editions Léo Scheer
https://www.decitre.fr/ebooks/hors-de-moi-9782756107370_9782756107370_1.html

La menuiserie - Chronique d'une fermeture annoncée - Aurel
https://www.decitre.fr/livres/la-menuiserie-9782754814263.html


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