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Publié le 29 mars 2022 Mis à jour le 29 mars 2022

Quand langue et politique ne font pas bon ménage

Changer de langue pour se valoriser

En ce premier trimestre de l’année 2022 où l’Ukraine connait un des pires moments de son histoire, c’est aussi l’heure de se rappeler à quel point langue et nation sont liées. Le latin, le français, l'allemand sont toutes des langues qui ont été décrétées et qui ont servi de ciment aux nations. Mais dans un tel contexte, où l’équilibre politique et étatique est si fragile, peut-on également remettre en question son identité linguistique ?

Nous l’avons vu il y a quelques semaines, la langue ukrainienne est en plein brouillard. Peut-on changer sa langue pour se valoriser ? Le virage est-il linguistique ou politique ?

Kiev contre Kyïv

La situation délicate de l’Ukraine actuellement a suscité de nombreuses controverses dans les médias du monde entier. Bon nombre d’entre eux, en soutien au pays au drapeau jaune et bleu, ont décidé d’adopter dans leurs lignes éditoriales la graphie ukrainienne de la capitale : Kyïv, délaissant alors l’écriture, pourtant internationalement utilisée, de Kiev. L’abandon de cette seconde orthographe, d’origine russe, est un choix définitivement politique.

Le poète français Alphonse de Lamartine (1790-1869) disait : « Un seul être vous manque et tout est dépeuplé », ici, pour ce changement graphique, on devrait plutôt dire « un seul E vous manque et tout est chamboulé ». En effet, quand nous, humbles lecteurs, avons vu pour la première fois cette capitale « rebaptisée » dans nos médias, nous nous sommes tous interrogés : faute de frappe ? Inattention ? Que nenni, juste retour aux sources en bonne et due forme ! 

En effet, le fait d’écrire Kiev suppose un soutien (passif) à la russification subie par l’Ukraine. En effet, l’ex-empire du Tsar avait, à l’époque, cherché à annihiler la culture ukrainienne, à commencer par sa langue. Russifier le nom d’une capitale, c’est changer la politique de son pays également et imposer pour de bon son dictat.

Selon Mariette Darrigrand, éminente sémiologue (spécialiste en études des systèmes de signes) : « Un territoire n’est jamais seulement une terre physique. C’est un ensemble d’habitudes, une vision du monde et des concepts qui le régissent, c’est-à-dire tout un langage. »

Acte politique

Au-delà de la problématique ukrainienne, on ne peut s’empêcher de penser à la colonisation, qui, elle aussi, a entrainé son flot d’imposition de langues ici et ailleurs. Que ce soit par l’Empire britannique (en Inde notamment), par la Belgique (au Congo), par la France (en Afrique), sans oublier les très controversés Conquistadors et leur conquête de l’Amérique latine… Tous ces pays se sont vus changer, de gré ou de force, dans leur culture, leur façon d’être mais aussi dans leur langue.

Ayant côtoyé de nombreux étudiants d’origine sud-américaine, rares furent ceux qui étaient fiers de leurs racines ibériques. Non, ils se targuaient tous de leur ascendance autochtone, de leur culture originelle, de leurs aïeux Mayas, Incas, Aztèques… Certes, l’espagnol est leur langue, mais pas celle de leurs ancêtres. Aussi revendiquent-ils haut et fort le droit et le pouvoir de continuer à perpétuer les langues comme le Quechua ou le Maya. Les colons ont amené et imposé leur langue, mais n’ont pas pour autant pu leur retirer leur dignité culturelle et leur identité linguistique propre.

Autre exemple concret, celui des Amish. Originaires d’Allemagne pour la plupart, maintenant installés en majorité en Ohio et en Pennsylvanie, aux États-Unis, ils n’en gardent pas moins leur parler bien particulier, appelé Pennsylvania Dutch, qui est simplement un mélange d’allemand et de néerlandais… tout cela en sol américain, et cela, depuis plusieurs générations.

Si on va encore plus loin, on peut affirmer que bien que les mots ne portent pas la vérité, ils sont porteurs d’un sens toujours relatif. La Bible elle-même suggère cette idée, dans le prologue de l’évangile selon Saint-Jean : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu. Il était au commencement en Dieu. »


Finalement, nous pouvons affirmer que langue, culture et nation sont intimement liées, voire imbriquées les unes dans les autres. Le meilleur moyen de « posséder » et de contrôler un pays, c’est de le tenir par ce qui fait l’unité et la cohésion de son peuple : sa langue.

Dans un autre registre, les nationalistes, fervents défenseurs de leur patrimoine l’ont bien compris, comme cette région qui résiste encore et toujours à l’envahisseur, le Pays basque, qui se targue de garder les noms de ses villes en langue basque (Saint-Sébastien, par exemple, est mieux connu sous le nom de Donostia). De même, la Bretagne ou l’Occitanie sont fières d’afficher haut et fort leur langue dans leurs signalisations et leurs panneaux routiers.

Enfin, pour revenir à l’exemple du colonialisme, qu’il fût français, britannique ou espagnol, les linguistes s’accordent cependant à conclure qu’à défaut d’avoir été inhibée dans ses langues, « la dimension colonisatrice renferme surtout aujourd'hui une hybridation créative très importante ». Quid de l’Ukraine ? Seul l’avenir nous le dira…


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