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Publié le 18 mai 2022 Mis à jour le 18 mai 2022

Quoi de neuf en intelligence collective ? Les salons du XVIIIe siècle !

Les salons en Europe au XVIIe siècle et XVIIIe siècle nous enseignent l'art de la discussion.

L'art de la conversation se perd. Débattre, construire des arguments, user d'humour voire d'ironie à l'encontre de nos contradicteurs peut s’avérer dangereux. La spontanéité et les affirmations brutales connaissent davantage de succès. Et les moments où il est possible d'échanger plus de quelques minutes sans interruption sont rares !

Des entreprises soucieuses de qualité suivent l'évolution du  "temps moyen entre deux pannes". Certaines affichent le nombre de jours sans accidents à l'entrée des garages de véhicules.. En 2022, nous pourrions  analyser notre "temps moyen sans interruption".  De quoi être nostalgique des longues discussions littéraires ou scientifiques des XVIIe et XVIIIe siècles.

Chantal Thomas s'amuse de cette nostalgie. Depuis des siècles, les intellectuels font toujours référence à une période antérieure où les discussions auraient été plus animées, plus vives et plus participatives.. Elle nous montre aussi, à travers trois exemples de "salons", que la conversation peut prendre plusieurs formes, viser des objectifs différents, et surtout, inspirer nos pratiques.

Les compétences relationnelles utiles pour fréquenter un salon

Pourquoi les salons apparaissent-ils ? Sans doute parce qu'on s'ennuie, que l'on cherche des alliances, de l'information sur les découvertes  ou des jeux intellectuels. Chantal Thomas, auteur de l'Art de la discussion nous rappelle que les femmes du XVIIe siècle n'ont pas accès à la même éducation que les hommes. Pour exercer leur esprit, s'informer sur les arts et la littérature, briller, s'émerveiller et séduire, voire exercer un pouvoir, les salons constituent un espace idéal. Sous des apparences frivoles et informelles, ils sont des lieux de diffusion de la culture, et des cercles d'apprentissage avant l'heure !

Selon les cas, on y assiste à des expériences scientifiques, on y dit des poèmes, on y joue de la musique, on traduit des œuvres, on échange, on débat et on discute beaucoup. On se rend aussi coupable de médisance, mais le plus souvent avec style. Nous pouvons dresser avec Chantal Thomas le profil des personnes qui ont pu se sentir à l'aise dans les salons.

L'invité doit de préférence disposer d'un goût prononcé pour l'imprévu. Les hôtes ont le souci de surprendre, d'étonner et de placer leurs invités face à des énigmes. L'esprit d'escalier peut coûter une réputation, le sens de la répartie et du bon mot peuvent au contraire bâtir une renommée !

Être "entièrement là" dans le temps de la conversation. Le niveau des participants est souvent élevé, et les exigences sur la qualité d'expression obligent à une attention particulière. Les tics de langage, les hésitations et les formules creuses sont rapidement moquées dans ces espaces où on cultive une forme d'aisance, plus légère qu'à la Cour, mais où chacun s'observe.

L'invité aura aussi une communication équilibrée. Il s'interdit toute parole brusque, quand bien même il ferait l'objet de raillerie. Il ne doit pas non plus chercher à s'imposer outre-mesure, à monopoliser la parole ou à parler fort. La parole doit rester fluide et équilibrée. Mais il ou elle ne doit pas non plus faire preuve d'excès de prudence. Si la peur du ridicule paralyse notre invité(e),  il ou elle ne sera plus conviée.











Les recalés des salons : manque de bonne manières, brutalité, abus de persiflage, pédantisme...

La posture est importante également. Notre participant ne doit pas se sentir intimidé mais ne doit pas non plus donner le sentiment qu'il fait passer un "examen mondain" aux autres. Suffisamment à l'aise pour apporter aux discussion et à l'ambiance générale, et suffisamment modeste et ouvert pour recevoir, pour apprécier, pour témoigner du plaisir d'être là.

Pourquoi discuter dans un salon ?

Converser pour séduire et s'éloigner du réel.

Le premier exemple que donne Chantal Thomas concerne le salon de Madame de Rambouillet, née en 1688 . On se rencontre dans sa chambre bleue autour de jeux de langage, de poèmes et de surprises. On y redouble d'attention sur le raffinement de son expression. C'est un espace bienveillant, éloigné des risques de la cour où Madame de Rambouillet ne se rend que rarement, en raison de problèmes de santé.

Pendant le moment des rencontres, la vie et la littérature semblent ne faire qu'un. Mariée à l'âge de douze ans, l'hôtesse y fait l'expérience d'une autonomie et de relations humaines plus libres.

Converser pour mettre à distance

Madame du Deffand a cinquante ans lorsqu'elle organise son premier salon. Très à l'aise dans les manières mondaines, elle porte un grand pessimisme. Elle exprime régulièrement son désintérêt pour les choses du monde et son dégoût pour la vie à des amis comme Voltaire. Dégoût qui n'empêche pas la peur de mourir. Mais elle garde une source d'intérêt et de plaisir : le langage et la discussion.

Participer au salon de Madame du Deffand, c'est vivre une expérience dont les invités sont les co-auteurs. Des lectures d'extraits d'oeuvres littéraires ou de courriers alternent avec des débats, des improvisations, des échanges de courtoisie. L'humour et parfois l'ironie viennent épicer ces interactions.

Le salon est une "drogue", pour reprendre les termes de Chantal Thomas.  Il est indispensable pour lui rendre la vie acceptable !

"Les femmes savantes" de Molière présente ces salons comme des espaces où se côtoient et se chamaillent des pédants sans talents et des personnes en mal d'amour. Mais les salons apportent aussi de la distance avec la Cour . Si la discussion est très codifiée et si chacun observe le style et les manières des autres participants, on y trouve aussi un espace où la mixité est plus grande, où la pertinence d'une prise de parole n'est pas liée uniquement au rang de celui qui s'exprime. 

Converser pour s'émanciper

Chantal Thomas nous présente Madame de Staël , née en 1766. Elle fait exploser les carcans sociaux grâce à la conversation. Lorsqu'elle reçoit rue du Bac à Paris, les manières et le style importent moins que les débats. On s'interrompt, on prend la parole comme on se jette dans le vide, on improvise... Madame de Staël montre en ténacité dans ses argumentations qui mettent parfois à l'épreuve les nerfs des invités.

Dans une conversation, peut-on risquer de rompre la relation en continuant d'argumenter, parfois à plusieurs jours d'intervalle ou faut-il glisser vers d'autres sujets dès lors qu'on sait bien qu'on ne sera jamais d'accord ? Madame de Staël aurait répondu sans hésiter qu'il faut maintenir le débat, au risque de fatiguer ses amis.

Derrière ses écrits et l'activité de son salon, Madame de Staël revendique un droit au bonheur et à une participation plus grande à la vie des idées et aux choix politiques pour les femmes.


Les espaces de conversation sont ainsi des lieux d'apprentissage. Il s'y crée un environnement social différent, qui produit ses normes et ses usages mais permet ainsi de mettre à distance les normes et les usages que nous tenons pour universels. Le lien affectif qui se construit, la bienveillance relative qu'on y trouve incitent à oser, à tester ses idées. Le sentiment de sécurité que partagent les invités encourage aussi à entrer dans les débats.

La conversation  s'éloigne du langage convenu et phatique, où l'on parle juste pour maintenir la relation. La conversation n'a rien à voir non plus avec les consignes et les discours hiérarchisés. Elle n'est pas non plus la succession d'exposés ou la démonstration froide. Elle exprime un style.

L'esprit de la conversation a-t-il disparu ? Le numérique l'a-t-il enterré. Sans doute que non. Mais comme les salons pouvaient parfois chercher la discrétion des débats, les groupes privés sur les réseaux sociaux, Snapchat, Instagram ou Facebook retrouvent le goût des jeux de langage, de la surprise, de l'humour parfois teinté d'ironie qu'avaient ces espaces de liberté.

Illustrations : Frédéric Duriez

Ressources :

Espace Français - les salons littéraires - consulté le 15 mai 2022 - https://www.espacefrancais.com/les-salons-litteraires/

Chantal Thomas - L'esprit de conversation - Rivages Poche- Petite bibliothèque Payot - 2021
https://www.decitre.fr/livres/l-esprit-de-conversation-9782743621940.html


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