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Publié le 07 décembre 2022 Mis à jour le 07 décembre 2022

L’École-Jardin contre les crises et catastrophes du quotidien [Thèse]

Comment arrêter de semer du vent

Panneau de signalisation d'école représentant un adulte et un enfant se rendant au jardin.

Pensez-vous que la prochaine génération vivra dans de meilleures conditions que la nôtre ?

Paupérisation et ubérisation de la société ; chômage, précarité et difficulté à fonder une famille ; réchauffement climatique, extinction de masse, pollution et appauvrissement des sols ; augmentation du sentiment d’insécurité…  Notre époque se caractérise par le fait que pour la première fois de mémoire d’Homme, la nouvelle génération aura moins que la précédente.

Cette nouvelle génération est confrontée à une multitude des crises mondiales tant écologiques, climatiques et sanitaires qu’économiques, sociales et politiques. L’ensemble de ces crises bouleversent et contraignent les trajectoires de vies individuelles, mais aussi collectives en altérant nos sociétés et le vivre ensemble. 

Le système éducatif français, inspiré des Lumières, fut une référence pendant un temps au travers des lycées français disséminés sur la planète et proposant un commun entre des populations hétérogènes par le biais de la francophonie et ces valeurs. Cependant, l’école n’est pas épargnée par ces crises. 

Cette institution responsable de l’épanouissement et de l’autonomisation intellectuelle, civique et sociale des futurs citoyens de la République s’est transformée insidieusement en usine de reproduction des inégalités et d’un civisme consumériste capitaliste à l’innovation. 

L’école est aujourd’hui en difficulté et ne fait plus rêver. C’est dû aux inégalités entre établissements, à la forte augmentation du taux d’illettrisme et d’abandons scolaires ainsi qu’aux manques de moyens engendrant compétition, ghettoïsation et violences scolaires.

Se refermant sur elle en raison de ces multiples crises internes et externes, l’institution scolaire sombre. En s’isolant entre quatre murs ou par l'interposition d’écrans dans des cours à distance, interrompus de récréations vidéoludiques, l’école échoue en protégeant les individus dans un virtuel idyllique et un individualisme toxique.

Et si la solution pour faire face à ces crises était d’ouvrir l’école au lieu de la fermer ? De la rendre plus proche de la nature que des écrans ? Et si l’école devenait un jardin ? 

L’école jardin pourrait préparer les futurs citoyens au respect de la nature et au changement de comportement général et urgent qu’imposent les différentes crises par un enseignement à l’écologie et à l’écocitoyenneté. C’est ce que nous propose de découvrir Gilles Delesque dans sa thèse « L’École Jardin : anthropologie, histoire et pédagogie des jardins collectifs et familiaux ».

Pourquoi lire cette thèse

Ce travail de recherche replace l’école à la croisée des crises bouleversant le monde. Nous découvrons le sens de ce qu’est l’école et de ce qu’est un jardin par une exploration théorique et pratique finement réalisée. Nous comprenons ainsi l’intérêt d’une école-jardin et en quoi cette innovation du passé pourrait être la panacée du futur.

Gilles Delesque, avec un état des lieux philosophique, historique, anthropologique et pratique remarquable nous plonge dans les différents modèles d’école-jardin existants et ayant existé. En ensemençant son raisonnement et son argumentation par les idées et concepts de différents courants, époques et disciplines, l’auteur propose, par force de propositions, une forme d’école-jardin innovante et constructive. 

Le chercheur en herbe nous invite à découvrir les fonctions anthropologiques et pédagogiques de l’école-jardin, ce qui permet au lecteur de saisir l’intérêt de changer de paradigme scolaire. Les arguments de nature dorologique liée au don, xénologique liée au social et pharmakologique liée à la santé, s’agencent au fil des pages et enrichissent la fonction pédagogique de ce lieu ou se cultive le savoir relatif au monde, aux autres et à soi. 

Extrait — Dialogue avec mon jardinier ?

L’idée d’une refondation du droit à l’égard de la nature, des biens communs que sont l’eau, la terre, l’air, la faune et la flore, avec une personnalité juridique, est d’actualité, elle est justifiée par la rapidité et la violence que l’économie consumériste provoque comme dommages sur ces biens communs.

L’école serait ainsi invitée à réfléchir aux trois notions du contrat social que donne Jean-Pierre Cléro : « Le libre don (donatio libera), le contrat (contractus), et la convention (covenant/pactum) » termes qui apparaissent dans l’histoire récente avec les conventions sur le climat, les conventions citoyennes, le contrat naturel de Michel Serres. On retrouve peut-être également la notion de don étudiée par Marcel Mauss et son absence de spéculation monétaire, d’intérêts financiers, de monnayabilité de la nature, dans cette refondation scolaire envisagée, il nous faudra aussi l’étudier. Il faudra également poser la question de ce contrat passé dans l’école du Jardin d’Épicure, contrat qui se nomme sunthêkê en grec, cette notion fondamentale qui inspirera Rousseau et qui apparaît dans les maximes capitales d’Épicure :

La justice n’est pas quelque chose en soi, mais, dans les rassemblements des uns et des autres, en quelque lieu que ce soit, à chaque fois, un certain contrat (sunthêkê) en vue de ne pas se faire de torts et de ne pas en subir.

Nous nous interrogerons sur l’hypothèse que ce contrat puisse se baser sur le respect de la nature dans les communautés de jardiniers ou dans la pratique du jardinage à l’école.

Au XVIIe siècle par exemple, le Covenant fut un exemple de contrat social en Écosse, mais basé sur la religion protestante et non sur la « nature ». L’école, comme le reste des institutions, peut-elle faire abstraction de ces crises ? Cette recherche interroge l’éducation en fonction de ces crises.

Il s’agit d’envisager des pistes pour passer de l’éducation au développement durable, dont on voit bien que cette notion de développement perpétuel s’essouffle mondialement, qu’on ne peut plus développer de façon exponentielle le capitalisme et l’exploitation du milieu, à une « école jardin ». Cette école jardin pourrait être imaginée comme un système éducatif plaçant l’écologie, la connaissance de la biodiversité et le respect de la terre, au centre de ses enseignements et non comme une discipline annexe voir optionnelle.

Ce changement de paradigme éducatif, le passage de l’état de « citoyen » d’une société sans crise écologique majeure à l’état d’« écocitoyen » d’une société de crise « urgente » écologique est-il le corolaire de situations critiques de nos sociétés ? Le délai d’urgence de dix années données à nos sociétés pour réagir en profondeur par les experts écologistes est désormais acquis : « Nous n’avons plus que dix ans pour sauver la planète » est donc scientifiquement fondé (mais ce qu’il ne dit pas, c’est qu’il s’agit de sauver l’aventure humaine davantage encore que la planète). »

Transformer rapidement un citoyen en écocitoyen peut paraître une gageure, mais c’est l’enjeu hypothétique d’une école jardin. 

Côté Jardin

L’ensemble du travail de Gilles Delesque aboutit à une recherche philosophique, historique, anthropologique, pédagogique tant théorique qu’empirique autour du concept de l’école-jardin.  Bout à bout, le cheminement de l’auteur semble montrer que l’école-jardin constitue un remède global pour les crises écologiques, sociales, économiques et scolaires de nos sociétés. 

L’école jardin répond aux enjeux écologiques par sa fonction doxologique en véhiculant des valeurs de réciprocité, de don. Elle permet par son fonctionnement non utilitariste d'induire une prise de conscience et une compréhension de la biodiversité et de l’environnement.

L’école-Jardin répond également aux enjeux sanitaires avec une fonction pharmakologique en permettant de soigner le corps et l’esprit. En effet, le lien direct avec les aliments et leur production s’associe à une alimentation saine, une prise de conscience du rôle crucial de l’environnement pour notre survie alimentaire ainsi que les limites du développement durable tel qu’il est pensé aujourd’hui.  

S’ajoute aussi une fonction xénologique qui répond à la crise économique par la promotion de valeurs laïques. Ces valeurs humanistes comportent l’entraide, la solidarité et la collaboration tant alimentaire qu’en matière d’accueil des étrangers, d’inclusion de personnes en situation de handicap ou encore du respect de l’autre dans sa différence. Le tout s’articulant autour de ce lieu commun qu’est le jardin encourageant les échanges intercommunautaires et intergénérationnels dans un contexte scolaire et extrascolaire. 

Et pour finir, l’école jardin est un remède pédagogique à la crise scolaire actuelle en articulant les fonctions dorologiques, xénologiques et pharmakologique de ce lieu pour soigner l’école et la société dans son ensemble. 

Comment ne plus se faire caroter 

Aliéné par l’instantané du numérique, de l’information, du tout, tout de suite et maintenant, l’Homme semble se détacher de sa propre échelle de temps. 

Vivant les crises comme un spectacle, les yeux enchaînés sur des écrans de télévision, de téléphone, de tablette ou encore d’ordinateur, nous en oublions que la réalité n’est pas pixélisée et que nous en sommes acteurs. 

Gilles Delesque nous propose de refondre l’école pour lui faire retrouver sa mission première : émanciper les individus en vue de faire société. À la manière d’un jardinier, l’auteur s’est promené dans les champs du savoir pour en récolter des graines qu’il se propose de partager et d’ensemencer dans nos sociétés. Le plant qui en résultera nous permettra de cultiver nos liens sociaux ainsi que notre rapport à l’environnement et au temps  en faisant refleurir en nos sociétés une humanité. 

Et vous alors ? Aimeriez-vous participer à une école jardin ?

Bonne lecture

Ce travail a été soutenu le 1er juillet 2021 à Rouen à l’école doctorale Homme, Sociétés, Risques, Territoire (HSRT) : ED 556  — de Normandie Université au sein du Centre Interdisciplinaire de Recherche Normand en Éducation et Formation (CIRNEF) (EA 7454) (Rouen — France) 

Sources

Gilles Delesque. L’École Jardin : anthropologie, histoire et pédagogie des jardins collectifs et familiaux. Éducation. Normandie, Université, 2021. Français. NNT : 2021NORMR034. tel-03506286

Thèse :  https://theses.hal.science/tel-03506286

PDF : https://theses.hal.science/tel-03506286/document


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