L'apprentissage d'une autre langue demande d'acquérir du vocabulaire, les règles grammaticales et la syntaxe. Par vient le moment de la mettre en pratique, que ce soit par la lecture, l'écriture et l'oral. Ce dernier aspect est élémentaire dans la communication car si les interactions en ligne exigent l'usage de l'écriture, la vie réelle fait bien plus appel au verbal. Or, s'il est déjà difficile de mettre dans la bouche des prononciations différentes de sa langue maternelle, une difficulté supplémentaire s'ajoute : l'insécurité linguistique.
La peur du jugement
Le concept a été formulé aux États-Unis dans les années 1970. L'idée est que les locuteurs ressentent un inconfort et une anxiété lorsque vient le moment de parler à haute voix dans une langue étrangère. Cette pression provient d'une autoévaluation faussée qui donne l'impression que sa maîtrise d'une langue est bien moins forte que celle des autres interlocuteurs. Comme l'explique cette aide-professeur en sociolinguistique, il s'agit de quand une personne a bien plus peur d'être jugée sur le comment plutôt que sur les choses qui sont dites.
D'où émane cette conception? Déjà d'une construction sociale appelée "l'idéologie d'un standard langagier", c'est-à-dire le sentiment qu'il y a une bonne et une mauvaise façon de parler à voix haute. Ainsi, un individu considérant son niveau sous "ce standard" va ressentir de l'insécurité linguistique.
Les accents sont un autre volet de cette angoisse puisque les stéréotypes jouent sur ces derniers et véhiculent l'idée que posséder un accent est un symbole d'incompétence, de faible intelligence, etc. Bien qu'ils soient plus rares, ceux ayant grandi dans la dernière moitié du 20e siècle ont vu nombre de sketches comiques se baser uniquement sur l'accent "présumé" d'une personne asiatique, africaine, des Premières Nations, anglaise, allemande, etc. Ajoutez-y quelques expériences malheureuses avec des individus ayant des commentaires négatifs ou humiliants et vous aurez la recette parfaite pour ne pas oser parler une autre langue de vive voix.
Le Canada est un endroit où cette réalité sociolinguistique se vit beaucoup. En effet, les jeunes anglophones qui apprennent le français langue seconde ressentent souvent de la pression lorsqu'ils se comparent aux usages dans la seule province majoritairement francophone : le Québec. Ainsi, de la Colombie-Britannique à Terre-Neuve, les rares élèves ou étudiants à apprendre le français ne se permettent pas de le parler. Y compris en Acadie, une étude réalisée il y a plus de 30 ans montrait pour la première fois cette insécurité au sein d'une province canadienne. Dès lors, certains Néo-Brunswickois nés dans des régions moins francophones éprouvaient un véritable malaise à s'exprimer dans cette langue.
Parler encore et encore
Même en Ontario, pourtant voisine du Québec et possédant un grand bassin de francophones, sa jeunesse franco-ontarienne ressent beaucoup d'insécurité linguistique. Plus près géographiquement des Québécois, ils ont plus accès à cette culture qui, disons-le, se veut parfois une juge sévère de l'élocution des communautés de locuteurs en français hors de ses frontières. Le projet "Notre langue, mon accent" dans les écoles secondaires de langue française en Ontario se veut une place sécuritaire afin que tous les élèves se sentent à l'aise avec le fait de parler français.
Parce que voilà, il n'y a pas de réels miracles pour contrer l'insécurité linguistique à part une chose : utiliser la langue encore et encore. Toutefois, l'école ou les milieux communautaires peuvent offrir des cadres plus bienveillants où les moqueries et commentaires désobligeants ne sont pas permis. L’Association des francophones des Kootenay Ouest (AFKO) en Colombie-Britannique le résume bien en présentant des ateliers pour les jeunes d'expression française : peut-être que les participants "parleront mal" mais ils s'exprimeront au moins dans la langue de Molière.
L'Office national du film du Canada a lancé en septembre 2022 l'École des médias, un atelier en ligne pour les adolescents (13 à 18 ans) dans des milieux francophones minoritaires afin que ces derniers se racontent par des récits numériques. Ils peuvent ainsi par des vidéos témoigner de la vie de ces francophones hors Québec et le faire sans avoir aucune honte sur leur accent ou la maîtrise du français. Les enseignants peuvent alors accompagner les élèves grâce à la plateforme numérique en ligne faite de différents modules.
D'ailleurs, pour Christian Dumais, professeur titulaire en didactique du français à l'Université du Québec à Trois-Rivières, l'école ne devrait pas tout miser dans l'apprentissage de français langue étrangère sur les exposés magistraux. Ce co-auteur de la "Didactique de l'oral" croit qu'il faille davantage de prétextes spontanés afin de parler un langage. Certes, il ne sera pas préparé et possèdera peut-être des fautes mais c'est normal; personne ne s'exprime toujours comme un conférencier, y compris les locuteurs natifs.
Ainsi, les enseignants pourraient organiser des causeries, des moments de parole informels ou des approches artistiques différentes comme le slam ou la poésie. L'idée est en fin de compte de réduire les insécurités en montrant les capacités de parler une langue dans diverses circonstances autres que le sacro-saint exposé oral.
D'ailleurs, aborder même cette insécurité peut se faire au sein d'un cours. Que ce soit des croquis, des mèmes ou des saynètes, n'importe quel moyen permet de dédramatiser ce sentiment et de le diminuer petit à petit. Une façon, particulièrement dans un pays bilingue comme le Canada (mais bien d'autres pourraient s'en inspirer), de redonner le goût à de plus jeunes générations et des individus de s'exprimer en français, y compris dans des contextes minoritaires.
Crédit photo : depositphotos.com - goodstocker.yandex.ru
Références :
Bouchard, Marie-Ève. "What is Linguistic Insecurity and Why We Should Dismantle It." Faculty of Arts. Dernière mise à jour : 10 janvier 2023.
https://www.arts.ubc.ca/news/what-is-linguistic-insecurity-and-why-we-should-dismantle-it/
>Ernoult, Marine. "Se Raconter En Images Pour Lutter Contre L’insécurité Linguistique." Francopresse. Dernière mise à jour : 20 octobre 2022.
https://francopresse.ca/2022/10/20/se-raconter-en-images-pour-lutter-contre-linsecurite-linguistique/
"Il Y a 30 Ans, on Nommait L'insécurité Linguistique Pour La Première Fois." Radio-Canada.ca. Dernière mise à jour : 15 février 2022.
https://ici.radio-canada.ca/ohdio/premiere/emissions/l-heure-de-pointe-acadie/segments/entrevue/391003/insecurite-linguistique-annette-boudreau-enquete
"La Sécurité Linguistique: «parler Mal» Mais Parler." AFKO. Dernière mise à jour : 15 mars 2022.
https://www.afko.ca/la-securite-linguistique-parler-mal-mais-parler/"L’oral à L’école... Bien Plus Qu’un Exposé!" ACELF - Association Canadienne D'éducation De Langue Française. Dernière mise à jour : 25 mai 2022. https://acelf.ca/francophonie/loral-a-lecole-bien-plus-quun-expose/
"L’École Des Médias: Le Récit Numérique." Office national du film du Canada. Consulté le 9 février 2023.
https://www.onf.ca/education/ecoledesmedias/
Pierroz, Sébastien. "Insécurité Linguistique : « Montrer Aux élèves Qu’ils Ne Sont Pas Seuls Avec Cette Réalité »." ONfr+. Dernière mise à jour : 11 novembre 2019. https://onfr.tfo.org/insecurite-linguistique-montrer-aux-eleves-quils-ne-sont-pas-seuls-avec-cette-realite/
"Trois Nouvelles Activités Pédagogiques Pour Sensibiliser à L’(in)sécurité Linguistique." Stratégie Nationale Pour La Sécurité Linguistique. Consulté le 9 février 2023. https://snsl.ca/trois-nouvelles-activites-pedagogiques-pour-sensibiliser-a-linsecurite-linguistique/
Yambayamba, Jean-Marie. "Gagner Du Terrain Sur L’insécurité Linguistique." Radio-Canada.ca. Dernière mise à jour : 27 mars 2022. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1871674/mois-francophonie-parler-francais-langue-anglais
Voir plus d'articles de cet auteur