Même si nous vivons dans un environnement qui n’a jamais été aussi sécurisant et sécuritaire, le terreau de nos peurs demeure fertile… et notre imagination fait le reste ! Pourtant nos chances de mourir en bas âge ont fondu, celles de participer à un conflit armé sont minimes, les probabilités de souffrir de manques sévères sont marginales dans la plupart des pays et paradoxalement le niveau d’angoisse collectif demeure élevé.
Nous vivons plus longtemps mais on nous rappelle efficacement la fragilité de notre vie. Et plus on étend la période, plus on a de raisons de s’en faire, apparemment. Le réflexe naturel est d’y aller de jour en jour; de cette façon notre probabilité de voir le jour suivant demeure toujours élevée et constitue une bonne façon d'éviter le problème.
Si l’image de la terre vue de l’espace a eu un effet magistral sur la conscience des humains, d’autres images ont aussi eu des effets collectifs au moins aussi puissants mais moins positifs : celles des explosions atomiques et de leur capacité destructrice, qu’un Poutine adore nous rappeler, celles plus récentes des forêts qui brûlent, des glaciers qui fondent, des territoires inondés, des océans de déchets qui dérivent, des déserts qui avancent, des ouragans et tornades qui balaient des régions entières et que les médias apprécient particulièrement tant notre curiosité morbide semble insatiable. De quoi s’inquiéter même du lendemain.
Du coté positif, des progrès technologiques majeurs continuent d’être annoncés, des comportements sociaux évoluent, la natalité baisse (4), les pratiques agricoles s ‘améliorent… Derrière ces réalités, autant positives que négatives, des forces se nourrissent de nos énergies et nous pouvons les influencer. L'inventivité humaine n'est pas souvent prise en compte dans l'évaluation du risque.
Toujours en équilibre
Évolution de la population mondiale de -10 000 à l'an 2000"
Quand une des forces en équilibre est déplacée, un nouvel équilibre se crée, d’un niveau supérieur ou inférieur. Par exemple, quand on a éradiqué une maladie comme la variole, qui a tué plus de 300 millions de personnes seulement au XXième siècle (1) (avant son éradication complète en 1980). En quelques années des millions de personne de plus ont fait des enfants et l’humanité est entrée en expansion rapide (4). Les politiques d’hygiène publique de la fin du XIX sème siècle avait déjà lancé le mouvement.
Une humanité en expansion exponentielle occupe plus de territoire et mobilise plus de ressources jusqu’à ce qu’un nouvel équilibre se crée, ce qui devrait se stabiliser d’ici une vingtaine ou trentaine d’années. Devant de tels succès, comment ne pas faire confiance à l’humanité ? Collectivement nous avons beaucoup de potentiel !… Mais nous sommes aussi capables de bêtise abyssale.
Des priorités
L’histoire de l’humanité est une longue suite de civilisations remarquables qui pourtant sont toutes disparues (2, 3). Civilisations asiatiques, européennes, africaines, pré-colombiennes se sont dissoutes parfois en quelques dizaines d’années, balayées par la pénurie d’une ressource essentielle, généralement causée par une sécheresse prolongée, ou par un envahisseur qui a profité d’une faiblesse ou d’une situation politique chaotique.
Si aujourd’hui la probabilité d’un envahisseur armé est relativement faible car l’équilibre des armes est assuré par une industrie qui voit à ses intérêts, Ukraine, Moyen-Orient, Soudan et Congo en fournissent de bons exemples, celle combinée des changements climatiques (CO2), de l’épuisement des nappes phréatiques, de l’effondrement des stocks de poissons et de la perte de biodiversité, est autrement plus sérieuse. Les industries agricoles, des pêches et de l’exploitation des ressources en général n’ont aucune opposition intrinsèque : toujours plus au meilleur prix pour répondre à la demande.
Nous dépendons de ces ressources pour alimenter la population. On peut manquer de pétrole mais pas de nourriture. Quand il n’y aura plus qu’à manger de la farine de sauterelles qui elles mêmes n’auront que des herbes de prairie à bouffer, notre civilisation sera disparue bien avant, à moins que l’on s’attelle avec enthousiasme à modifier nos pratiques et établir nos priorités.
Au programme
On peut envisager les problème de plusieurs angles : politique, économique, social, idéologique, technique, etc. et il faudra probablement tous les considérer simultanément; aussi il parait préférable d’orienter les efforts vers le but à atteindre et laisser à chacun le choix de sa contribution et des moyens.
- Le renouvelable
Le développement durable parait un bon concept intégrateur, mais plutôt que de parler de développement, ce qui implique une progression, un changement d’état sans limite définie, il serait préférable de parler d’équilibre. On sait quand un équilibre est atteint. Quelle quantité de poissons on peut pêcher, quelle quantité d’eau on peut prélever, quelle quantité de bois on peut couper, etc.
Dans la situation actuelle, plusieurs limites sont franchies : on déboise trop, on pêche trop, on prélève trop d’eau des nappes phréatiques, on épuise la terre et la mer… ( 5,6,7). L’idée des quota pour assurer chaque équilibre entraine nécessairement un équilibre des prix, des prix véritables et non le prix découlant du pillage.
- Le non renouvelable
L’oxymoron du «non-renouvelable pérenne» implique de créer des boucles fermées de l’extraction au recyclage.
Par exemple, on utilise tant de phosphore ou de nickel par année, une certaine partie est perdue, une autre est récupérée, nous avons besoin d’extraire la différence. Plus la récupération est grande, moins nous avons besoin d’en extraire de nouveau. Si en plus on remplace des ressources non renouvelables par des renouvelables, l’acier par la cellulose ou le pétrole par l’hydrogène, on peut finir par atteindre un équilibre connecté sur la population et ses besoins. Si la population se stabilise, l'équilibre s'envisage à relativement court terme. L’idée est de rechercher l’équilibre.
- L’assimilable et le transformable
La capacité d’assimilation de la nature est immense et évolutive, mais n’est pas infinie. Actuellement nous la saturons et la diminuons.
Perte des habitats, déforestation, appauvrissement de la bio-diversité, pollution de l’air, de l’eau, de la terre, pollution sonore ou lumineuse, compactage des sols, drainage, détournement de cours d’eau, endiguement, dragage, pavage… les espaces non-aménagés par l’humain, autrement dit le territoire des autres habitants de cette planète, continuent de se réduire à grande vitesse et d’autant la capacité d’équilibre des systèmes naturels. Qu’il fasse 25° en moyenne sous la canopée de la forêt amazonienne, pourtant située à l’équateur, donne une idée de la capacité d’équilibre de la nature. Aucun système humain n’est capable de climatiser des millions de km2. (8)
Mais globalement on a déjà dépassé la capacité naturelle d’absorption de la chaleur, du CO2 et de dégradation de la pollution organique; des zones entière sont maintenant hypoxique (manque d’oxygène dissout dans l’eau, empêchant la survie des poissons) (9) et le ph (acidité) de l’eau augmente (10) au point de faire disparaître les coraux et invertébrés à carapace calcaire. La capacité de dégradation du plastique est marginale, celle de certains composants chimiques quasi inexistante, etc.
Globalement, la solution consiste à diminuer la pression de pollution et à augmenter la capacité d’absorption, pas à la diminuer. On peut mettre beaucoup de petites usines biologiques à l’oeuvre : il y en a une dans chaque graine, dans chaque plancton, dans chaque poisson, insecte, animal ou végétal sur terre. L’important est de mettre la table, pas de raser les restaurants et d’étouffer les cuisiniers. La biodiversité est vitale (11).
Le supposé risque
Il est souvent dit que le seul langage que semble comprendre la grande industrie est celui de l’argent. Mais même avec un prix sur le carbone, sur l’eau ou sur la terre, le prix est toujours sous la valeur globale et ne change rien à la logique actuelle. La beauté d’un paysage, la fraicheur d’une forêt, la danse des insectes ou un ciel étoilé ne se monnaient pas et pourtant font le plaisir de la vie. La «grande industrie» n’est pas un interlocuteur, mais seulement une logique de pensée matérialisée, entièrement créée; nous pouvons l’orienter plus positivement. La nature est notre alliée, pas notre ennemi. Les véritables risques sont de ne pas le comprendre et de ne rien faire en ce sens.
Nous pouvons être maîtres d’oeuvre autant que fossoyeurs, créateurs autant que destructeurs. De notre position en éducation nous pouvons orienter ce que nous enseignons, faire les choix qui s’imposent et soutenir la créativité de ceux qui auront à faire face aux défis présents. Les métiers dont nous aurons besoin sont en rapport avec notre environnement, autant naturel que social.
Des indicateurs simples dans tous les domaines peuvent nous aider à mesurer l’effet de nos politiques et de nos solutions. Les réponses seront nécessairement variées, mais les résultats très observables : une planète remplie de vie et des habitants heureux de vivre. Tout le monde peut comprendre ça.
Il n’y a aucun risque à viser l’équilibre.
Illustration : Lembergvector - DepositPhotos
Références
1- Vie et mort de la variole - P. Berche - La Revue de Biologie Médicale
https://revuebiologiemedicale.fr/images/Biologie_et_histoire/BIOLOGIE_ET_HISTOIRE_Variole.pdf
2- Grandes Civilisations disparues
https://fr.wikipedia.org/wiki/Grandes_Civilisations_disparues
3- Huit civilisations qui ont mystérieusement disparu - Céline Deluzarche - Futura Sciences
https://www.futura-sciences.com/sciences/questions-reponses/histoire-8-civilisations-ont-mysterieusement-disparu-15696/
4- Population mondiale
https://fr.wikipedia.org/wiki/Population_mondiale
5- Le niveau de CO2 dans l’atmosphère bat un record vieux de 3 millions d’années - Arnaud Sacleux - National Geographic
https://www.nationalgeographic.fr/environment/2019/04/le-niveau-de-co2-dans-latmosphere-bat-un-record-vieux-de-3-millions-dannees
6- Eaux souterraines : rendre visible l’invisible - Unesco
https://www.unesco.org/reports/wwdr/2022/fr/node/163
7- On ne pourra plus consommer de poissons en 2048 ? - Institut océanographique
https://www.oceano.org/ressources/2048-la-fin-des-sushis/
8- Amazonie
https://fr.wikipedia.org/wiki/Amazonie
9 - Breathless oceans - Warren Cornwall - Science
https://www.science.org/content/article/breathless-oceans-warming-waters-suffocate-marine-life-disrupt-fisheries
10- Qu’est-ce que l’acidification des océans ? Joanne Liou - IAEA
https://www.iaea.org/fr/newscenter/news/quest-ce-que-lacidification-des-oceans
11- Pourquoi la biodiversité est importante - ONU
https://www.un.org/fr/climatechange/science/climate-issues/biodiversity
Voir plus d'articles de cet auteur