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Publié le 08 octobre 2025 Mis à jour le 08 octobre 2025
La capacité à évaluer est valorisée dans de nombreux métiers et contextes. Prendre des décisions au quotidien de nos vies nécessite ce savoir-faire. Sans la possibilité d’évaluer, nous ne pourrions en effet même pas traverser une rue sans aide. Porter des jugements serait donc plutôt une bonne chose si nous n’avions pas la conviction que ce jugement est nécessairement objectif et rationnel. Porter des jugements sur les autres, en particulier, est particulièrement hasardeux et souvent peu fécond.
On peut juger des choses, des situations ou des personnes. On peut même se juger soi-même, ses pensées, ses actes, ses compétences, sa personnalité. On peut juger positivement ou négativement. On peut aussi juger pour agir ou pour se rassurer. Ce réflexe du jugement est tellement ancré dans nos habitudes humaines que nous ne nous demandons généralement pas si juger a toujours une véritable utilité et, si oui, laquelle.
Le jugement est une forme de décision et toutes nos décisions sont de fait influencées par de nombreux paramètres, comme le contexte dans lequel elles sont prises et notre compréhension de celui-ci, notre état de forme à cet instant-là et, surtout, notre état émotionnel. De plus, nos décisions ont des conséquences et, quand il s’agit de juger autrui, ces conséquences sont parfois délétères sur les relations.
Le neurobiologiste Paul Maclean a introduit dans les années 50-60 le modèle d’un cerveau humain triunique, popularisé ensuite par Arthur Koestler, dans The ghost in the machine (1967), qui se composerait de de trois structures principales :
Avec les avancées des neurosciences, cette vision a été par la suite contestée sans être totalement niée. Elle a le mérite de faciliter une compréhension schématique du fonctionnement cérébral et émotionnel de l’être humain.
Dans ce modèle, ces trois parties du cerveau interagissent en bonne entente mais ont des rapidités d’action différentes et n’interviennent donc pas simultanément. Le plus rapide des trois est le reptilien dont le rôle de base est de veiller à la survie. Il réagit aux stimuli de danger et de plaisir et veille à la sécurité et à la satisfaction des besoins. Comme il fonctionne sur la base de réflexes de survie, il génère des automatismes de défense et peut, dans des contextes estimés dangereux, constituer le principal moteur de la décision et de l’action.
De fait, les études montrent que le cerveau focalise plus longtemps son attention sur un stimuli considéré comme menaçant (par exemple, une voix ou un geste colériques) et que cette attention est mobilisée beaucoup plus rapidement que quand le stimuli n’est pas considéré comme menaçant (par exemple, une manifestation de joie).
Le système limbique, puis le néocortex, sont, toute proportion gardée à l’échelle du fonctionnement cérébral, successivement plus lents à intervenir. Par conséquent, pour éviter de ne réagir qu’en mode défensif, il faut donner du temps à la prise de décision – donc au jugement – ce qui suppose d’être suffisamment détendu pour être capable de prendre en compte d’autres éléments que la peur que suscite la situation ou la personne.
Face à toute situation stimulante sur le plan émotionnel, il existe la plupart du temps de multiples façons potentielles de réagir. Trouver des solutions alternatives suppose que de la créativité et du temps de réflexion. De fait, quand la stimulation est trop forte et que les émotions nous submergent, nous avons chacun tendance à systématiquement réagir de la même façon car le néocortex – donc le raisonnement - n’a pas le temps matériel de jouer son rôle de régulateur.
La bonne nouvelle est que les découvertes de ces vingt dernières années sur le cerveau montrent qu’il est neuroplastique. Autrement dit, nous continuons de fabriquer des neurones bien après l’arrivée à l’âge adulte (la maturité du cerveau est estimée à 25 ans), à condition de continuer d’apprendre. On peut aussi faire évoluer ses connexions neuronales et changer ses habitudes de pensée et de comportement mais cela nécessite un peu de travail quand il s’agit de modifier des automatismes (par exemple, respirer autrement) ou ses systèmes de défense (par exemple, cesser de juger négativement des personnes dont nous ne comprenons pas le comportement).
Les émotions et les sentiments colorent notre regard sur le monde et influent sur nos pensées et nos actions. Ainsi que l’a démontré le neuroscientifique Antonio Damasio, être rationnel, contrairement à ce que l’Humanité a pu croire pendant des siècles, ce n’est pas se couper de ses émotions.
« Le cerveau qui pense, qui calcule et qui décide n’est pas autre que celui qui rit, qui pleure, qui aime, qui éprouve du plaisir et du déplaisir ».
Antonio DAMASIO, L’erreur de Descartes.
Or notre relation aux autres ne peut pas être dissociée de notre relation à nos émotions.
« D'une façon plus générale, ce sont nos perceptions de la réalité, forcément limitées par nos sens, notre manière de ressentir les choses, qui induisent les difficultés dans nos relations à autrui et nos façons de communiquer ».
Paul Watzlawick, Faites vous-même votre malheur, Ed. du Seuil, 2024.
Quand nous rencontrons quelqu’un pour la première fois, notre cerveau porte extrêmement rapidement un premier jugement concernant notre possibilité de faire confiance à cette personne; ce premier jugement étant par la suite très difficile à modifier. Avant même qu’une interaction verbale ait eu lieu, cette évaluation se base essentiellement sur l’observation de l’attitude non verbale de la personne en question. Nous n’avons généralement pas conscience de tous les éléments non verbaux que nous prenons en compte quand nous communiquons entre être humain.
« La communication non-verbale joue un rôle essentiel dans la compréhension des pensées et des émotions. En effet, notre cerveau traite et interprète constamment des signaux non-verbaux, tels que les expressions faciales, les gestes et le ton de la voix. Ces éléments peuvent influencer nos pensées et nos décisions de manière significative ».
Le Cerveau et les pensées, comment ça marche ?
90% de nos émotions sont exprimées par le corps. Contrairement à ce que beaucoup d’entre nous croient, les mots ont beaucoup moins d’effet dans notre communication que ce qui est exprimé par le corps et la voix. Ainsi, dans les cas où le corps ou la voix semblent contredire ce qu’affirment les mots, c’est le message du corps qui sera écouté prioritairement. C’est de cette façon que fonctionne, par exemple, la perception que nous avons du mensonge, en comparant ce qu’une personne dit avec son corps et ce qu’elle dit avec ses mots, même si nous n’avons pas conscience que nous le faisons. Et nous sommes très efficaces pour percevoir le mensonge chez des personnes qui ne se sont pas spécifiquement entrainées à mentir. Pour le constater, il suffit de mettre en œuvre un exercice dans lequel une personne inconnue nous délivre deux récits sur sa vie, un vrai et un faux. L’expérience montre qu’il est très facile à la plupart des gens de distinguer le faux du vrai dans ce cas. À cet égard, les travaux, d’une part, du psychologue Daniel Goleman, auteur du premier livre majeur sur l’intelligence émotionnelle dans les années 90, et, d’autre part, du scientifique Paul Ekman (qui a inspiré la série américaine Lie To Me) sur les expressions faciales des émotions, sont fondamentaux et très éclairants.
Sachant que, jusqu’à plus ample informé, nous ne sommes pas capable de lire les pensées d’autrui, le jugement que nous portons sur les autres est donc potentiellement biaisé par l’interprétation que nous faisons de leurs comportements et par l’impact émotionnel que ces comportements ont sur nous.
Nous pouvons avoir à juger une personne dans un cadre professionnel, parce que nous sommes professeur ou manager, par exemple. Nous pouvons aussi juger autrui parce qu’un comportement nous semble d’emblée admirable ou détestable. Une question à se poser est de savoir si ce jugement sur autrui est fiable, autrement dit, s’il permet une action productive pour l’un, l’autre ou les deux.
La Communication non violente (CNV) nous enseigne que tous les comportements humains ont pour origine la nécessité de satisfaire des besoins. Ces besoins peuvent être liés à la survie (ex. être en sécurité, manger), à la relation aux autres (ex. faire partie du groupe, être apprécié), à l’identité (ex. être reconnu pour qui on est ou ce qu’on fait, se sentir utile) etc.
La recherche de la satisfaction d’un besoin peut amener à des comportements (nommés ‘’stratégies’’ en CNV) qui ont un effet désagréable sur les autres. La CNV encourage donc à distinguer la stratégie mise en œuvre du besoin que la personne cherche à satisfaire. Quand on juge autrui, malheureusement, cette distinction n’est généralement pas faite et, pire encore, il y a fréquemment confusion entre la personne (qui elle est) et ses actes (ce qu’elle fait). De plus, comme expliqué ci-dessus, ce jugement provient bien plus facilement des ressentis que ce comportement peut provoquer que de l’observation factuelle de ce qui s’est passé.
Un des premiers apprentissages apportés par la CNV est la capacité à distinguer l’observation des faits et leur évaluation. Il s’agit d’être capable de regarder la situation vécue avec la distance que donne la simple observation factuelle, pour n’en venir qu’ensuite aux ressentis qu’elle génère. Si, par exemple, on qualifie une collègue de « décidément très susceptible », il va s’agir de revenir à ce qui a amené à cette conclusion, en repartant des faits (qu’a-t-elle fait ? qu’a-t-elle dit ? et à quelle fréquence ?) et en laissant dans un premier temps de côté les émotions que provoquent son comportement.
On s’apercevra assez vite que revenir aux faits n’est pas si simple dans ce type de situation. On s’aperçoit ainsi qu’on généralise des circonstances qui ne sont peut-être intervenues qu’à quelques reprises et qu’on se base pour juger sur une version systématiquement interprétée de la réalité (la nôtre) sans s’intéresser à la façon dont l’autre vit les choses de son côté.
Si je dis, par exemple, qu’une personne s’est comportée de manière violente, j’évoque avant tout la peur que son comportement a généré chez moi mais je ne dis rien de ses véritables actes et je ne m’intéresse pas aux intentions derrière ces actes. Mon jugement est donc doublement biaisé. Peut-il être considéré comme fiable dans ce cas ?
La notion de biais cognitif a été introduite au début des années 1970 par les psychologues Daniel Kahneman et Amos Tversky.
« Les biais cognitifs conduisent le sujet à accorder des importances différentes à des faits de même nature ». Wikipédia.
Ce sont des mécanismes automatiques que notre cerveau emploie pour gérer la complexité environnante. Ils influencent profondément notre manière de percevoir la réalité et de prendre des décisions. On a répertorié de nombreux biais cognitifs, qui sont catégorisés. On identifie notamment les biais liés au jugement. Le jugement est une forme de décision et toute prise de décision mettant en jeu les émotions est naturellement plus exposée à certains biais.
Un biais de cet ordre, par exemple, est ce concept développé par l’Analyse transactionnelle (AT) qu’on appelle les "positions de vie". Selon l'AT (Éric Berne), il existe quatre positions de vie possibles :
Chaque position de vie influe évidemment beaucoup sur les relations qu’on peut mettre en place avec les autres (rejet, fuite, impasse, coopération). Selon l’AT, nous adoptons tous l’une ou l’autre de ces positions, soit systématiquement, soit en fonction des circonstances. Il est évident que le jugement que je porterai sur les actes et les paroles d’autrui, selon que je me considère d’emblée comme inférieure ou supérieure à lui ou elle, nulle ou capable comme lui ou elle, ne sera pas le même.
Un autre exemple de biais cognitif dans la relation à autrui est l’« allergie » que son comportement génère chez moi. Ce modèle d’analyse développé par le coach néerlandais Daniel Ofman traite des situations dans lesquelles nous trouvons une personne insupportable. En essayant de regarder plus factuellement ce qui se passe dans la relation, on va s’apercevoir que ce que nous ne supportons pas, en réalité, c’est qu’elle se débrouille mieux que nous dans un domaine où nous voudrions être meilleurs.
Par exemple, elle sait exprimer ses désaccords sans fioriture, ce qui, en version « « allergique », donne « C’est une grande gueule qui se moque de l’avis des autres ». Ou bien elle sait mettre en valeur ses capacités, ce qui, en version « allergique » donne « Elle ne se prend pas pour n’importe qui ».
Le jugement qu’on porte dans ce cas est donc fortement biaisé par une envie inconsciente (une jalousie) de ressembler à l’autre. Il est plus facile de critiquer cette personne que de reconnaitre sa propre faiblesse (ou qu’on estime telle).
On parle beaucoup d’empathie. On l’exige même des autres, ce qui est assez paradoxal quand on y pense. Il est vrai que, sans empathie, la société humaine devient vite invivable. L’empathie est en effet la capacité à comprendre les autres, leurs ressentis, leurs problématiques et leur façon de concevoir le monde. Le cerveau est à la base construit pour être empathique. C’est en effet grâce à ces neurones dits miroirs que nous apprenons des autres et que nous pouvons entrer en relation avec eux.
L’empathie s’appuie sur la capacité à reconnaître ou comprendre les émotions chez les autres, via leurs expressions verbales, non verbales, para-verbales etc., sans forcément éprouver soi-même la même émotion dans le contexte où se situe l'autre.
On ajoutera à cette première approche que l'empathie est souvent confondue avec :
Que vient faire cette notion dans la question du jugement sur autrui ? Quand on comprend les motivations à agir d’une personne, les besoins qui se cachent derrière ses comportements, il devient très difficile de la juger, négativement ou même positivement d’ailleurs. De plus, quand on veut soutenir une personne, l’aider à survivre et avancer, on s’aperçoit assez vite que la juger n’est d’aucune utilité.
Si je suis enseignante, par exemple, sera-t-il plus utile à mon élève que je lui déclare ‘’tu as bâclé ton travail » ou que je lui indique directement et factuellement ce qui a besoin d’être rectifié (vérifier sa documentation, développer ses exemples etc.) ?
Si je suis parent, sera-t-il plus utile à mon enfant que je lui dise « tu es vraiment paresseux » ou que je lui fasse remarquer que j’aimerais qu’il m’aide plus souvent à ranger les courses ou à faire la vaisselle ?
Bien sûr, on peut souligner que, pour indiquer à mon élève que ses exemples doivent être développés, je dois utiliser ma capacité de jugement. C’est vrai. Mais je ne juge dans ce cas pas mon élève mais son travail, ce qui est très différent.
C’est la question à laquelle on peut finir par arriver. Juger autrui demande de l’énergie, qu’on l’exprime à voix haute à la personne concernée ou pas. Gérer en particulier les conflits de ressentis qu’entrainent ces jugements peut peser très lourd dans une vie et la rendre de fait beaucoup moins heureuse.
Cette charge mentale, parfois extrêmement envahissante, empêche d’autres énergies plus sereines et chaleureuses de se déployer. Le jour où on décide de cesser de juger les autres et, à fortiori, si on décide aussi de cesser de se juger soi-même, un poids énorme est retiré des épaules. Nous savons tous de plus comme il est agréable de fréquenter des personnes qui ne portent pas de jugement.
Références
Berne, Éric. Que dites-vous après avoir dit Bonjour ? Tchou, 2013
Le cerveau et les pensées, comment ça marche ? Avril 2025.
https://psychologie-positive.com/cerveau-pensees-fonctionnement/
Cuddy, Amy. Montrez-leur qui vous êtes. Marabout, 2016
Communication non verbale. Article Wikipédia.
https://fr.wikipedia.org/wiki/Communication_non_verbale
Damasio, Antonio R. L’erreur de Descartes. Odile Jacob, 2021
Goleman, Daniel. L’intelligence émotionnelle (intégrale). J’ai Lu, 2014
Hall, Edward Twitchell. La dimension cachée, Points Seuil, 2014
Hecquard, Françoise. Compétences relationnelles et pouvoir sur soi. In : Revue Argus, vol. 41, n°1, 2012
Hecquard, Françoise. Observer ou évaluer ? Mai 2024.
https://dynamiquesdechangement.fr/2024/05/01/observer-ou-evaluer/
Hecquard, Françoise. Sympathique ou compétent ? Janv. 2017.
https://dynamiquesdechangement.fr/2017/01/01/sympathique-ou-competent/
Ledoux, Joseph. Le cerveau des émotions. Odile Jacob, 2005
Loumé, Lise. Cerveau, pourquoi nous blâmons facilement les autres ? Déc. 2015. - https://www.sciencesetavenir.fr/sante/cerveau-et-psy/cerveau-pourquoi-nous-blamons-facilement-les-autres_104355
Rosenberg, Marshall B. Les mots sont des fenêtres (ou bien ce sont des murs). La Découverte, 2016
Wittezaele, Jean-Jacques. L’homme relationnel. Seuil, 2003