Même si la base économique du Kazakhstan repose avant tout sur
l'exportation de pétrole (1), il est le premier producteur mondial
d'uranium et son sous-sol est un vrai tableau de Mendeleïev à ciel
ouvert. Chrome (Cr), cuivre (Cu), Or (Au), zinc (Zn), plomb (Pb)...
C'est
d'abord en grande partie pour ses richesses minières que l'URSS avait
fait du pays le poumon industriel et minéral du bloc soviétique. Bien
que ces métaux restent encore essentiels pour l'industrie lourde, leur
importance stratégique et géopolitique est désormais talonnée par celle
des terres rares. Dix-sept métaux aux propriétés électromagnétiques
uniques sans lesquels le secteur de la tech et les puissances mondiales
pourraient dire adieu à leur hégémonie sur le monde (3).
En avril
2025, le Kazakhstan a révélé publiquement qu'il détenait, dans la
région de Karagandy, un gisement colossal de près de 20 millions de
tonnes de ces minerais, avec des concentrations moyennes de 700 g/tonne.
Si ces chiffres sont confirmés, le pays se hisserait dans le top 3 aux
côtés de la Chine (4) - détenant près de 70 % de la production mondiale
et 85 % de la capacité de raffinage - et du Brésil. Un trésor
inestimable pour un pays qui vit au-dessus de ses moyens et dépend
encore largement de l'économie de rente, alors que son sous-sol recèle
de quoi sevrer l'industrie européenne de sa dépendance chronique aux
exportations de Pékin.
L'eldorado de Karagandy : une bouffée d'air pour le Kazakhstan
« New Kazakhstan
», voilà le petit nom qui a été donné au gisement par les autorités
locales tant il incarne le renouveau économique que le pays
attendait. Après deux ans de sondages intensifs débutés en 2022, ce
n'est qu'en 2024 que les géologues ont soumis leurs rapports au
Ministère de l'Industrie et de la Construction, ainsi qu'au Comité de
Géologie. Mais dans le secteur minier, ce n'est que la première étape
d'un très long parcours.
Pour que ce site soit officiellement
reconnu, il doit passer sous les fourches caudines des standards
internationaux. Georgiy Freiman, président de la Professional Association of Independent Mining Experts
(PONEN), a d'ailleurs rappelé la règle d'or lors du Forum MINEX 2025 : «
Pour pouvoir parler de "gisement", il faut d'abord caractériser avec
précision l'ensemble des substances présentes au sein du corps
minéralisé », a-t-il rappelé. Car prouver la présence de métaux est une
chose ; garantir qu'ils sont exploitables en est une autre, bien plus
complexe.
Le pays a donc joué son va-tout avec le code KAZRC, un
standard de certification de l'industrie minière devenu obligatoire au
Kazakhstan en janvier 2024 (5).
« Le Code KAZRC a été
élaboré en totale conformité avec les critères de la communauté minière
mondiale, en utilisant le modèle de reporting international du CRIRSCO [NDLR : Committee for Mineral Reserves International Reporting Standards,
l'organisme
mondial qui harmonise la manière dont les compagnies minières
rapportent leurs découvertes au public et aux investisseurs] », indique
le rapport.
L'infographie ci-dessous décompose les cinq étapes
clés de la labellisation des gisements selon les standards
internationaux de CRIRSCO. Un vrai parcours du combattant qui donne sa
valeur réelle au gisement aux yeux du monde financier, sans quoi la
valeur de n'importe quel gisement reste purement théorique... pour ne
pas dire imaginaire.

Un
document qui prouve bien que le pays souhaite abandonner ses vieilles
méthodes d'évaluations minières héritées de l'ère soviétique, jugées
obsolètes par les chancelleries occidentales. Sans ce label de
confiance, aucun titan du secteur ne prendrait le risque de parier des
milliards sur le sous-sol kazakh s'il n'est pas encadré par des normes
modernes.
Le Kazakhstan devra d'ailleurs être patient, car avant
que le premier gramme de néodyme (Nd) ou de praséodyme (Pr) ne sorte de
son gisement, le chemin de croix industriel sera long et cahoteux. Le
président exécutif du MINEX Forum, Arthur Poliakov, a un peu calmé les
ardeurs lors de l'annonce officielle de la découverte du gisement.
Selon lui, entre les études de faisabilité, l'obtention des permis environnementaux et la construction des infrastructures, « le développement pourrait prendre jusqu'à 12 ans ». Un calendrier qui repousse l'extraction à pleine échelle, a minima, à l'horizon 2038, laissant à Pékin encore quelques années de tranquillité.
Le raffinage : le chaînon manquant pour couper le cordon avec Pékin
La découverte de « New Kazakhstan »
est déjà une immense victoire symbolique pour le Kazakhstan, qui a
traversé une période bien turbulente depuis 2022 (inflation de 21,3 % en
raison du conflit russo-ukrainien), coïncidant avec une belle reprise
économique depuis le début 2026. Ce n'est néanmoins que la moitié du
chemin, car dans le secteur minier, le plein pouvoir revient à celui qui
sait raffiner les ressources. La détention seule ne vaut rien ; un
phénomène qui se vérifie partout, ailleurs dans le monde : au Chili, en
Argentine, en Bolivie, au Nigéria ou en République du Congo, les
exemples ne manquent malheureusement pas.
C'est
pourquoi la Chine règne encore en maître sur le secteur du raffinage,
puisque seulement 15 % des terres rares ne passent pas ses frontières
pour être traitées. Une mainmise totale sur l'un des pans économiques
les plus importants de l'économie contemporaine qui forme l'un des bras
armés les plus musclés de la souveraineté industrielle de l'Empire du Milieu.
Si
les minerais extraits à Karagandy se retrouvent dans des usines
chinoises pour être valorisés, le Kazakhstan déroulerait un tapis rouge à
son adversaire. Le pays ne ferait que nourrir un peu plus la puissance
de son voisin tout en restant au bas de la chaîne de valeur
Il
faut donc à tout prix qu'il s'émancipe et qu'il développe ses propres
solutions de raffinage nationales. Contrairement au fer ou à l'or, les
terres rares ne se trouvent jamais à l'état pur ; elles sont étroitement
imbriquées les unes dans les autres au sein de la roche. Il est
nécessaire de les séparer chimiquement à l'aide de centaines de bains
d'acide (extraction par solvant), afin d'obtenir des oxydes purs à 99,9
%.
C'est pourquoi le Kazakhstan mise sur son fleuron : Tau-Ken
Samruk, une société d'État, filiale du fonds souverain Samruk-Kazyna,
qui est le gardien des ressources de la nation. Son rôle est double :
elle est à la fois l'opérateur minier national et le partenaire
obligatoire pour tout géant étranger souhaitant toucher au sous-sol
kazakh.
Pour faire de « New Kazakhstan » un gisement
rentable, elle doit opérer une montée en gamme et se faire aider. Pour
ce faire, le pays compte échanger ses ressources contre un transfert de
technologie grâce à l'alliance avec le groupe canadien Ivanhoe Mines.
Ainsi, le Kazakhstan fournira Karagandy comme terrain exploitable et les
Canadiens apporteront leur artillerie technologique, à commencer par le
système « Typhoon ».
Ce dispositif, considéré comme la
plateforme d'imagerie géophysique la plus puissante au monde par Ivanhoe
Electric (7). Selon la firme, Typhoon est capable d'identifier des
zones minéralisées à des profondeurs dépassant 1,5 kilomètre. Tau-Ken
Samruk pourra ainsi détecter les zones d'extraction les plus
prometteuses. Une étape indispensable pour espérer, un jour, entamer le
monopole de la Chine.
Le corridor médian : la route de l'indépendance
Après l'extraction et le raffinage, il faudra bien que le Kazakhstan
puisse acheminer ces métaux vers les clients internationaux sans
dépendre du bon vouloir des voisins. Pour livrer à l'Ouest sans passer
par les rails russes (sous sanctions) ou les ports sous influence
chinoise, le pays utilisera le corridor médian.
Rien de mieux pour s'affranchir du giron de Moscou ou de Pékin : c'est une immense voie commerciale qui commence au port
de Kuryk (ou d'Aktaou) sur les rives kazakhes, traverse la mer
Caspienne pour atteindre Bakou en Azerbaïdjan, avant de transiter par la
Géorgie et de rejoindre la Turquie ou de traverser la mer Noire vers la
Roumanie.
De surcroît, Bruxelles a déjà fléché plus de 10 milliards d'euros d'investissements pour moderniser ce corridor dans le cadre de son programme Global Gateway
(8). L'objectif étant de réduire le temps de trajet à moins de 15 jours
pour acheminer les métaux critiques de Karagandy directement vers les
usines de batteries et de semi-conducteurs du Vieux Continent.
Le
Kazakhstan a survécu à la tutelle soviétique grâce à son uranium ; il
cherche aujourd'hui son second souffle dans les terres rares. Si le
gisement est bel et bien officialisé un jour et réussit à passer les
certifications, ce sera, pour le pays, son plus grand bond économique
depuis la chute de l'URSS.
Le
plus grand risque qu'il court actuellement étant que la Chine ne
laissera pas son monopole s'écrouler comme un château de cartes sans
bouger le petit doigt. Tout est envisageable à cet égard : alliance
Pékin/Moscou pour faire pression sur les frontières kazakhes,
interdiction de la part de la Chine que ses ingénieurs collaborent avec Tau-Ken
Samruk, saturation du marché mondial en terres rares pour faire chuter
le cours, ralentissement des projets ferroviaires ou portuaires liés au
corridor médian... Le Dragon ne partage jamais ses perles; Astana devra
se battre pour que son trésor ne finisse pas sous contrôle chinois.
Illustration : Shutterstock - 1864125796
Références
1. Kazahstan https://fr.wikipedia.org/wiki/Kazakhstan
2. Rare Earth Elements Project https://www.sciencehistory.org/about/projects-initiatives/rare-earths-project
3. Que sont les terres rares et pourquoi obsèdent-elles les grandes puissances ? https://www.presse-citron.net/que-sont-les-terres-rares-et-pourquoi-obsedent-elles-les-grandes-puissances/
4. La Chine découvre une route impériale de 2200 ans https://cursus.edu/fr/35305/la-chine-decouvre-une-route-imperiale-de-2200-ans
5. KAZAKHSTAN ASSOCIATION OF PUBLIC REPORTING FOR EXPLORATION RESULTS, MINERAL RESOURCES AND MINERAL RESERVES https://kazrc.kz/wp-content/uploads/2021/08/KAZRC.pdf
6. L'écologie de guerre https://cursus.edu/fr/31749/lecologie-de-guerre
7. Ivanhoe Electric https://ivanhoeelectric.com/technologies/typhoon/
8. Global
Gateway Informations sur le déploiement de la stratégie «Global
Gateway», les partenariats, les projets et les possibilités de
financement https://international-partnerships.ec.europa.eu/policies/global-gateway_fr