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Publié le 04 février 2026 Mis à jour le 04 février 2026
Même si la base économique du Kazakhstan repose avant tout sur l'exportation de pétrole (1), il est le premier producteur mondial d'uranium et son sous-sol est un vrai tableau de Mendeleïev à ciel ouvert. Chrome (Cr), cuivre (Cu), Or (Au), zinc (Zn), plomb (Pb)...
C'est d'abord en grande partie pour ses richesses minières que l'URSS avait fait du pays le poumon industriel et minéral du bloc soviétique. Bien que ces métaux restent encore essentiels pour l'industrie lourde, leur importance stratégique et géopolitique est désormais talonnée par celle des terres rares. Dix-sept métaux aux propriétés électromagnétiques uniques sans lesquels le secteur de la tech et les puissances mondiales pourraient dire adieu à leur hégémonie sur le monde (3).
En avril 2025, le Kazakhstan a révélé publiquement qu'il détenait, dans la région de Karagandy, un gisement colossal de près de 20 millions de tonnes de ces minerais, avec des concentrations moyennes de 700 g/tonne. Si ces chiffres sont confirmés, le pays se hisserait dans le top 3 aux côtés de la Chine (4) - détenant près de 70 % de la production mondiale et 85 % de la capacité de raffinage - et du Brésil. Un trésor inestimable pour un pays qui vit au-dessus de ses moyens et dépend encore largement de l'économie de rente, alors que son sous-sol recèle de quoi sevrer l'industrie européenne de sa dépendance chronique aux exportations de Pékin.
L'eldorado de Karagandy : une bouffée d'air pour le Kazakhstan
« New Kazakhstan », voilà le petit nom qui a été donné au gisement par les autorités locales tant il incarne le renouveau économique que le pays attendait. Après deux ans de sondages intensifs débutés en 2022, ce n'est qu'en 2024 que les géologues ont soumis leurs rapports au Ministère de l'Industrie et de la Construction, ainsi qu'au Comité de Géologie. Mais dans le secteur minier, ce n'est que la première étape d'un très long parcours.
Pour que ce site soit officiellement reconnu, il doit passer sous les fourches caudines des standards internationaux. Georgiy Freiman, président de la Professional Association of Independent Mining Experts (PONEN), a d'ailleurs rappelé la règle d'or lors du Forum MINEX 2025 : « Pour pouvoir parler de "gisement", il faut d'abord caractériser avec précision l'ensemble des substances présentes au sein du corps minéralisé », a-t-il rappelé. Car prouver la présence de métaux est une chose ; garantir qu'ils sont exploitables en est une autre, bien plus complexe.
Le pays a donc joué son va-tout avec le code KAZRC, un standard de certification de l'industrie minière devenu obligatoire au Kazakhstan en janvier 2024 (5).
« Le Code KAZRC a été élaboré en totale conformité avec les critères de la communauté minière mondiale, en utilisant le modèle de reporting international du CRIRSCO [NDLR : Committee for Mineral Reserves International Reporting Standards,
l'organisme mondial qui harmonise la manière dont les compagnies minières rapportent leurs découvertes au public et aux investisseurs] », indique le rapport.
L'infographie ci-dessous décompose les cinq étapes clés de la labellisation des gisements selon les standards internationaux de CRIRSCO. Un vrai parcours du combattant qui donne sa valeur réelle au gisement aux yeux du monde financier, sans quoi la valeur de n'importe quel gisement reste purement théorique... pour ne pas dire imaginaire.

Un document qui prouve bien que le pays souhaite abandonner ses vieilles méthodes d'évaluations minières héritées de l'ère soviétique, jugées obsolètes par les chancelleries occidentales. Sans ce label de confiance, aucun titan du secteur ne prendrait le risque de parier des milliards sur le sous-sol kazakh s'il n'est pas encadré par des normes modernes.
Le Kazakhstan devra d'ailleurs être patient, car avant que le premier gramme de néodyme (Nd) ou de praséodyme (Pr) ne sorte de son gisement, le chemin de croix industriel sera long et cahoteux. Le président exécutif du MINEX Forum, Arthur Poliakov, a un peu calmé les ardeurs lors de l'annonce officielle de la découverte du gisement.
Selon lui, entre les études de faisabilité, l'obtention des permis environnementaux et la construction des infrastructures, « le développement pourrait prendre jusqu'à 12 ans ». Un calendrier qui repousse l'extraction à pleine échelle, a minima, à l'horizon 2038, laissant à Pékin encore quelques années de tranquillité.
Le raffinage : le chaînon manquant pour couper le cordon avec Pékin
La découverte de « New Kazakhstan » est déjà une immense victoire symbolique pour le Kazakhstan, qui a traversé une période bien turbulente depuis 2022 (inflation de 21,3 % en raison du conflit russo-ukrainien), coïncidant avec une belle reprise économique depuis le début 2026. Ce n'est néanmoins que la moitié du chemin, car dans le secteur minier, le plein pouvoir revient à celui qui sait raffiner les ressources. La détention seule ne vaut rien ; un phénomène qui se vérifie partout, ailleurs dans le monde : au Chili, en Argentine, en Bolivie, au Nigéria ou en République du Congo, les exemples ne manquent malheureusement pas.
C'est pourquoi la Chine règne encore en maître sur le secteur du raffinage, puisque seulement 15 % des terres rares ne passent pas ses frontières pour être traitées. Une mainmise totale sur l'un des pans économiques les plus importants de l'économie contemporaine qui forme l'un des bras armés les plus musclés de la souveraineté industrielle de l'Empire du Milieu.
Si les minerais extraits à Karagandy se retrouvent dans des usines chinoises pour être valorisés, le Kazakhstan déroulerait un tapis rouge à son adversaire. Le pays ne ferait que nourrir un peu plus la puissance de son voisin tout en restant au bas de la chaîne de valeur
Il faut donc à tout prix qu'il s'émancipe et qu'il développe ses propres solutions de raffinage nationales. Contrairement au fer ou à l'or, les terres rares ne se trouvent jamais à l'état pur ; elles sont étroitement imbriquées les unes dans les autres au sein de la roche. Il est nécessaire de les séparer chimiquement à l'aide de centaines de bains d'acide (extraction par solvant), afin d'obtenir des oxydes purs à 99,9 %.
C'est pourquoi le Kazakhstan mise sur son fleuron : Tau-Ken Samruk, une société d'État, filiale du fonds souverain Samruk-Kazyna, qui est le gardien des ressources de la nation. Son rôle est double : elle est à la fois l'opérateur minier national et le partenaire obligatoire pour tout géant étranger souhaitant toucher au sous-sol kazakh.
Pour faire de « New Kazakhstan » un gisement rentable, elle doit opérer une montée en gamme et se faire aider. Pour ce faire, le pays compte échanger ses ressources contre un transfert de technologie grâce à l'alliance avec le groupe canadien Ivanhoe Mines. Ainsi, le Kazakhstan fournira Karagandy comme terrain exploitable et les Canadiens apporteront leur artillerie technologique, à commencer par le système « Typhoon ».
Ce dispositif, considéré comme la plateforme d'imagerie géophysique la plus puissante au monde par Ivanhoe Electric (7). Selon la firme, Typhoon est capable d'identifier des zones minéralisées à des profondeurs dépassant 1,5 kilomètre. Tau-Ken Samruk pourra ainsi détecter les zones d'extraction les plus prometteuses. Une étape indispensable pour espérer, un jour, entamer le monopole de la Chine.
Le corridor médian : la route de l'indépendance
Après l'extraction et le raffinage, il faudra bien que le Kazakhstan puisse acheminer ces métaux vers les clients internationaux sans dépendre du bon vouloir des voisins. Pour livrer à l'Ouest sans passer par les rails russes (sous sanctions) ou les ports sous influence chinoise, le pays utilisera le corridor médian.
Rien de mieux pour s'affranchir du giron de Moscou ou de Pékin : c'est une immense voie commerciale qui commence au port de Kuryk (ou d'Aktaou) sur les rives kazakhes, traverse la mer Caspienne pour atteindre Bakou en Azerbaïdjan, avant de transiter par la Géorgie et de rejoindre la Turquie ou de traverser la mer Noire vers la Roumanie.
De surcroît, Bruxelles a déjà fléché plus de 10 milliards d'euros d'investissements pour moderniser ce corridor dans le cadre de son programme Global Gateway (8). L'objectif étant de réduire le temps de trajet à moins de 15 jours pour acheminer les métaux critiques de Karagandy directement vers les usines de batteries et de semi-conducteurs du Vieux Continent.
Le Kazakhstan a survécu à la tutelle soviétique grâce à son uranium ; il cherche aujourd'hui son second souffle dans les terres rares. Si le gisement est bel et bien officialisé un jour et réussit à passer les certifications, ce sera, pour le pays, son plus grand bond économique depuis la chute de l'URSS.
Le plus grand risque qu'il court actuellement étant que la Chine ne laissera pas son monopole s'écrouler comme un château de cartes sans bouger le petit doigt. Tout est envisageable à cet égard : alliance Pékin/Moscou pour faire pression sur les frontières kazakhes, interdiction de la part de la Chine que ses ingénieurs collaborent avec Tau-Ken Samruk, saturation du marché mondial en terres rares pour faire chuter le cours, ralentissement des projets ferroviaires ou portuaires liés au corridor médian... Le Dragon ne partage jamais ses perles; Astana devra se battre pour que son trésor ne finisse pas sous contrôle chinois.
Illustration : Shutterstock - 1864125796
Références
1. Kazahstan https://fr.wikipedia.org/wiki/Kazakhstan
2. Rare Earth Elements Project https://www.sciencehistory.org/about/projects-initiatives/rare-earths-project
3. Que sont les terres rares et pourquoi obsèdent-elles les grandes puissances ? https://www.presse-citron.net/que-sont-les-terres-rares-et-pourquoi-obsedent-elles-les-grandes-puissances/
4. La Chine découvre une route impériale de 2200 ans https://cursus.edu/fr/35305/la-chine-decouvre-une-route-imperiale-de-2200-ans
5. KAZAKHSTAN ASSOCIATION OF PUBLIC REPORTING FOR EXPLORATION RESULTS, MINERAL RESOURCES AND MINERAL RESERVES https://kazrc.kz/wp-content/uploads/2021/08/KAZRC.pdf
6. L'écologie de guerre https://cursus.edu/fr/31749/lecologie-de-guerre
7. Ivanhoe Electric https://ivanhoeelectric.com/technologies/typhoon/
8. Global Gateway Informations sur le déploiement de la stratégie «Global Gateway», les partenariats, les projets et les possibilités de financement https://international-partnerships.ec.europa.eu/policies/global-gateway_fr