Turin, hiver 1973. Le brouillard s’accroche aux tôles de l’usine de Mirafiori. À l’intérieur, la chaîne tourne encore. Les cadences sont tenues. Rien ne laisse présager l’arrêt. Et pourtant, en quarante-huit heures, tout se fige.
Je suis envoyé sur place. Officiellement, il ne s’agit pas d’une grève. Les ouvriers sont là, à leur poste. Aucun slogan, aucun piquet. Seulement une application rigoureuse des règles.
Premier indice : « Ils font exactement ce qu’on leur dit. » Le chef d’équipe ne plaisante pas. Les procédures sont suivies à la lettre. Chaque tolérance est vérifiée, chaque anomalie signalée, chaque validation attendue. Plus d’ajustement, plus d’initiative.
La chaîne ralentit. Puis s’arrête
Sur le terrain, les gestes ont changé de nature. Un opérateur examine une pièce avec minutie. Il mesure, compare, documente. La moindre variation déclenche une procédure. Il attend une consigne écrite pour poursuivre. Derrière lui, les flux s’accumulent.
« Avant, vous faisiez comment ? »
« On faisait marcher. »
Ce « faire marcher » désigne ce que la littérature en ergonomie appelle le travail réel : l’ensemble des ajustements, arbitrages et régulations opérées par les travailleurs pour rendre possible l’activité, au-delà de ce qui est prescrit . Dans les organisations industrielles, cet écart est structurel. Le travail prescrit ne peut anticiper toutes les situations. Il laisse place à une intelligence pratique, située.
Ce jour-là, cette intelligence est suspendue.
Un représentant syndical évoque le contexte. Intensification des cadences, multiplication des normes, contrôle accru. L’organisation du travail s’est rigidifiée, cherchant à réduire les marges d’interprétation. Or, comme le montrent les analyses de la sociologie du travail italienne des années 1970, notamment autour de Mirafiori, les conflits se déplacent alors vers la contestation de l’organisation même de la production et de la division du travail (Trentin, 2012).
À la lettre
La « grève du zèle » (sciopero bianco) devient une stratégie singulière : ne plus désobéir, mais obéir strictement. Pousser la logique du système jusqu’à ses limites.
Du côté de l’encadrement, l’incompréhension domine. Les procédures, conçues pour garantir la qualité, supposent une interprétation souple. Mais cette souplesse n’est jamais formalisée. Elle repose sur l’expérience, sur des savoirs tacites.
Or, comme l’a montré , « nous savons plus que nous ne pouvons dire » (Polanyi, 1966). Le travail industriel mobilise des connaissances incorporées, difficilement codifiables. Leur retrait, même temporaire, désorganise l’ensemble.
Le dosage de la régulation
Dans cette usine, ce retrait est volontaire. Les ouvriers cessent d’interpréter. Ils exécutent.
Les effets sont immédiats. En moins de deux jours, la production s’effondre. Non par absence de travail, mais par excès de conformité. Les flux ne circulent plus. Les validations s’accumulent. Les interfaces entre postes deviennent des points de blocage.
Ce phénomène confirme les analyses ergonomiques ultérieures sur la « régulation conjointe » du travail (Reynaud, 1988). Toute organisation repose sur un compromis entre règles formelles et ajustements informels. Lorsque ces derniers disparaissent, les règles seules ne suffisent pas à maintenir l’activité.
Un contremaître le formule simplement : « On s’est rendu compte qu’on dépendait d’eux. »
Ce que révèle cette séquence, c’est la nature profondément relationnelle et située du travail. Les recherches contemporaines en psychologie du travail, notamment celles de , montrent que le travail réel engage un « pouvoir d’agir » qui ne se réduit pas à l’exécution de prescriptions. Il implique la capacité des travailleurs à transformer les situations, à interpréter les règles, à coopérer pour maintenir l’activité (Clot, 2008).
La grève du zèle suspend ce pouvoir. Elle met en lumière ce qui, d’ordinaire, reste invisible : le travail vivant.
Dans les archives, les conflits de l’industrie automobile italienne apparaissent comme des moments d’expérimentation sociale. La chaîne de montage, emblème du travail prescrit, y est confrontée à ses propres limites. Comme l’a montré Coriat (1979), la rationalisation taylorienne produit des gains de productivité, mais aussi des tensions liées à la dépossession du savoir-faire ouvrier.
La grève du zèle inverse ce mouvement : elle réintroduit le savoir-faire en le retirant de ce qui est nécessaire mais non convenu.
Quarante-huit heures après le début de l’action, la direction ouvre des négociations. L’enjeu dépasse les salaires. Il porte sur l’organisation du travail, sur la reconnaissance des compétences invisibles, sur les marges d’autonomie nécessaires au fonctionnement.
Faire autrement
L’usine redémarre. Mais autrement.
Au terme de l’enquête, une hypothèse s’impose. Le travail prescrit ne suffit jamais à produire. Il fournit un cadre, une intention, une structure. Mais c’est le travail réel — celui des ajustements, des interprétations, des coopérations — qui rend l’activité possible.
En suivant les règles à la lettre, les ouvriers n’ont pas cessé de travailler. Ils ont cessé de combler l’écart.
Et cet écart, devenu visible, a arrêté l’usine.
Références
Clot, Y. (2008). Travail et pouvoir d’agir. Paris : PUF.
Coriat, B. (1979). L’atelier et le chronomètre : Essai sur le taylorisme, le fordisme et la production de masse. Paris : Christian Bourgois.
Polanyi, M. (1966). The tacit dimension. Chicago : University of Chicago Press.
Reynaud, J.-D. (1988). Les régulations dans les organisations : régulation de contrôle et régulation autonome. Revue française de sociologie, 29(1), 5–18.
Trentin, B. (2012). La cité du travail : Le fordisme et la gauche. Paris : Fayard. (ouvrage original publié en italien en 1997)
Usine Stellantis de Mirafiori — Wikipédia - https://fr.wikipedia.org/wiki/Usine_Stellantis_de_Mirafiori
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