On parle souvent de liberté, mais est-ce qu’on la vit
vraiment ? Au quotidien, la frontière entre choisir et exécuter est bien plus
floue qu'on ne le croit. On se lève le matin, on suit notre routine. On fait ce qu'on attend de nous au boulot, en
famille, en société. Puis, sans nous en rendre compte, on se perd. On nous a appris à obéir bien avant d’apprendre à choisir.
Un robot exécute; par contre, un humain, lui, choisit. Or, dans
nos vies réelles, on agit souvent plus comme le premier que comme le second. Alors on se pose rarement la question : à quel moment décidons nous vraiment de notre vie ? Fait-on les choses
parce qu'on le veut ou parce qu'on y est obligé ?
Obéir, peut avoir du sens... mais pas toujours
Suivre les règles n'est pas un mal en soi ni un défaut. C'est
même nécessaire. Sans règles, pas de vie en société, pas de confiance, pas de
structure. Un enfant qui apprend à respecter les limites, un employé qui suit
les protocoles, un citoyen qui respecte la loi, tout cela a du sens.
L'obéissance, dans ce cadre, fait tenir la société ensemble.
En s’habituant à suivre les instructions, on ne sait plus ce
qu'on veut vraiment. On confond ce qu'on doit faire avec ce qu'on veut faire. Et
c'est à ce moment-là que l'obéissance cesse d'être utile jusqu'à nous priver de notre liberté.
En 1963, l'expérience du psychologue américain Stanley Milgram a démontré comment l'obéissance dépasse notre propre
conscience. En effet, 65% des
individus sont capables de faire taire leur propre conscience, simplement
parce qu'on leur demande de faire quelque chose.
Hannah
Arendt a suivi le procès d'Eichmann, un haut responsable nazi. Elle pensait
voir un monstre, mais elle a découvert un homme très ordinaire. Il se
contentait de dire : « Je n'ai fait qu'obéir aux ordres ». C’est là qu’elle a
compris comment l’obéissance aveugle mène au pire.
Reprendre le contrôle
et décider pour soi ?
Si l'obéissance s'apprend, le contrôle de sa propre vie,
lui, se perd progressivement. Et souvent, on ne s'en rend pas compte. Le contrôle de sa vie ne disparaît pas d'un
coup, il s'érode doucement, jour après jour, décision après décision qu'on ne
prend pas vraiment.
Au travail, on joue le rôle du bon employé. En famille, on
joue le rôle du bon fils, de la bonne mère, du bon partenaire. Dans la société,
on joue le jeu des conventions. En se cachant derrière ces rôles, on oublie qui
on est vraiment.
Le sociologue Erving Goffman voyait
notre quotidien comme une mise en scène. Chacun fait tout ce que les
autres attendent d’eux. Finalement, on ne sait plus trop qui on est vraiment
derrière le masque.
Et les chiffres confirment cette réalité. Selon le rapport
Gallup de 2023, environ
77% des travailleurs dans le monde n'ont pas de sentiment d'engagement réel
dans leur travail. Ils font juste ce qu'on leur demande. Ils exécutent sans y
trouver de sens. Ils ne choisissent pas vraiment.
Donc, à quel moment reprend-on le contrôle ? Pas dans un
grand moment de rupture, pas en plaquant tout du jour au lendemain. Ça commence
bien plus simplement que ça. Un instant où on s'arrête et où on se demande
honnêtement : « est-ce que ce rôle que je joue en ce moment, c'est
vraiment moi ? ». Reprendre le contrôle, ce n'est pas fuir les
responsabilités. C'est les choisir consciemment. C'est ce moment précis, où on
passe de l'automatique au conscient, de l'exécution à la décision.
Le sens du devoir : fait-on les choses pour soi ou pour ne pas décevoir ?
Parfois, on agit sans vraiment choisir, on exécute, presque
mécaniquement. Et là, une question se pose : le devoir, c'est quoi au fond ?
Une force qui nous élève ? Ou un poids qui nous enchaîne ?
Le devoir a une belle image. On l'associe à la
responsabilité, à la noblesse, à l'intégrité. Et effectivement, quand on fait
quelque chose par conviction profonde, parce qu'on croit que c'est juste, parce
que ça correspond à nos valeurs., le devoir prend alors tout son sens.
Mais quand on fait son devoir par peur, par habitude, ou
simplement pour éviter les reproches. Il devient une prison. On n'agit plus, on
subit. Et cette nuance change absolument tout.
Le philosophe Emmanuel Kant fait une distinction
toute simple. Il y a ce qu'on fait par conviction et ce qu'on fait pour la
forme. C'est la différence
entre suivre ses valeurs et vouloir simplement être bien vu. L'une nourrit
l'âme, l'autre la vide.
Cette frontière sépare l'humain du rouage. Un
rouage tourne parce qu'il y est mécaniquement contraint. Un humain, lui, a la
capacité de se demander pourquoi il tourne. Il peut faire le choix de
s'arrêter. Donc la vraie question est de savoir pourquoi on le fait. Pour soi,
ou pour ne pas décevoir.
Reprendre le contrôle, c'est l'acte le plus humain qui soit
Reprendre les rênes de sa vie ne veut pas dire tout rejeter.
Ça ne veut pas dire refuser toute autorité ou vivre en dehors des règles. Ça veut dire une chose simple : se poser la question avant
d'agir. Pourquoi je fais ça ? Est-ce que c'est mon choix ou celui de quelqu'un
d'autre ? Cette réflexion transforme l'exécution en décision. Elle transforme
le rouage en humain.
Être humain, c'est ce déclic qui nous pousse à comprendre
avant d'accepter. Trouver son « pourquoi », commencer à le chercher.
Illustration : Shutterstock - 2548091573
Voir plus d'articles de cet auteur