Avons-nous perdu le sens de l'amour?
La question amoureuse est sociologiquement très intéressante. Surtout aujourd’hui, où le modèle est en pleine transformation. Est-ce que la grande liberté que nous avons a tué l'amour?
Publié le 10 décembre 2025 Mis à jour le 10 décembre 2025
L’importance du contact et de la proximité physiques entre êtres humains est très souvent négligée dans nos organisations sociales contemporaines. Le contact et la proximité physique peuvent même être considérées comme des nuisances ou même des dangers dont il faudrait se protéger ! On l’a vu de manière criante pendant la période COVID, qui a amené une explosion des souffrances mentales et du sentiment de solitude, sans que, étrangement, le lien avec l’isolement physique imposé aux individus soit toujours fait.
L’engouement pour le numérique accentue la tendance à s'éloigner physiquement les uns des autres. Certains imaginent même qu’une vie totalement séparée physiquement des autres est possible.
Dans le domaine de la formation en particulier, on croit pouvoir remplacer tous les types de formations par du e-learning. On va même jusqu'à proposer en ligne des formations au soin des petits-enfants ou des personnes âgées, des formations de formateurs, des formations à la médiation… dont l’essence pourtant est le contact humain.
La proximité physique permet une forme de relation humaine impossible à travers un écran. La question ici est de savoir si l’apprentissage trouve vraiment sa pleine efficacité dans des contextes où cette forme de relation ne peut être mise en place, autrement dit les formations en distanciel.
Le psychosociologue anglais Edward T. Hall a initié dans les années 60 la notion de proxémique, autrement dit, les effets de la distance physique sur la relation entre êtres humains. Selon ses propos, « la distance crée la relation ». Plus on est placé physiquement loin d’une personne, moins il est facile de se connaître et de se comprendre donc de communiquer.
L’exploration des effets de la proxémique sur les relations éclaire donc le possible et l’impossible de la compréhension mutuelle selon la distance physique entre les individus. Quatre types de distance (mesurée en centimètres puis en mètres, les deux premières pouvant varier un peu selon les cultures et les personnalités) ont ainsi été identifiés :

La distance intime est réservée aux proches et ne concerne donc pas la formation, sauf dans quelques situations très précises qui nécessitent de se rapprocher physiquement (ex. tutorat individuel dans le cadre d’un apprentissage informatique devant un écran). Dans la distance personnelle, on fait connaissance ou on se connait et on échange entre pairs. Dans la distance sociale, chacun représente une fonction (ex. formateur ou enseignant et stagiaires) et communique via des processus formalisés. Dans la distance publique, chacun existe parallèlement à l’autre, sans qu’il y ait nécessairement interaction.
Le distanciel se situe dans la plus grande des distances possibles (donc la distance publique) car, du point de vue du cerveau, les personnes situées derrière un écran ou un téléphone sont estimées à très grande distance de soi. Autrement dit, il est quasi impossible de créer une relation de proximité permettant des échanges plus personnels quand on se parle via un écran, sauf si on se connait déjà au préalable.
Certaines études montrent qu’un apprentissage purement numérique s’oublie plus facilement car il manque l’aspect émotionnel pour le graver durablement dans la mémoire. C’est en effet la même partie de notre cerveau qui gère la mémoire et les émotions ressenties.
Tout formateur aguerri sait qu’il doit proposer des séquences pédagogiques impliquant les émotions (ex. surprise, joie, doute et même la colère qui amène au débat), s’il veut que les contenus partagés laissent des traces dans les souvenirs de ses stagiaires. Si tous les contenus transmis sont équivalents et sans reliefs qui en mettent certains en valeur plutôt que d’autres, si le déroulement de la session ne propose pas de moments plus ou moins intenses, si les échanges ne suscitent aucun débat et peu de questions, il y a de fortes chances que la formation elle-même soit très vite oubliée.
L’interaction humaine de proximité entraine des réactions émotionnelles, parfois même affectives qui nécessitent, pour le formateur, de solides compétences en communication et en dynamique des groupes. Cependant, ce sont donc ces réactions émotionnelles qui garantissent la mémorisation des contenus.
Lors d’une formation en distancielle, chacun étant bien protégé derrière son écran, les émotions vécues sont plus ténues, la dynamique de groupe difficile à mettre en œuvre. Si la formation ne prévoit pas du tout de moments d’échange et ne se déroule que via une plate-forme proposant des contenus numériques pré-construits, la dimension émotionnelle est inexistante, la mémorisation fonctionne difficilement et plus temporairement.
Des études ont exploré les effets délétères sur l’individu d’un abus de visio. Le cerveau a du mal à maintenir sa concentration, les yeux fatiguent, on force souvent sa voix comme au téléphone pour essayer de couvrir la grande distance perçue par le cerveau, le corps est figé dans une position assise et fixe qui bloque progressivement le bon fonctionnement du souffle et de la circulation sanguine. Bref, on s’épuise.
Dans une formation en présentiel, on fait des pauses, on bouge, le regard n’est pas fixe car il y a beaucoup à voir (le formateur, la présentation, les autres stagiaires, la salle, même la vue de l’autre côté de la fenêtre etc.). L’attention n’est pas mobilisée à chaque instant, on peut se laisser la possibilité de se focaliser sur des activités plus variées (écouter mais aussi écrire, réfléchir, intervenir, s’exercer, parler avec d’autres en sous-groupes…), activités que ne proposent pas, loin s’en faut, toutes les formations en distanciel.
Les neurosciences et l'étude du fonctionnement physiologique humain montrent la nécessité de la production de certaines hormones déclenchée par le toucher, pour le bien-être physique et mental. Le toucher nécessitant d’entrer en distance intime, il n’entre pas dans le cadre des formations initiales ou professionnelles, sauf si les compétences à acquérir l’impliquent.
Pour autant, en présentiel, on se salue parfois en se touchant les joues ou les mains, on est assis proches les uns des autres, on s’effleure facilement en se passant un document ou un crayon, et ces contacts, même discrets et subtils, ajoutent de fait au confort et au bien-être des uns et des autres.
Ce qu’on appelle la « présence », dans le domaine de la prise de parole en public ou du spectacle vivant, concerne la capacité à attirer et réguler l’attention par une attitude corporelle ancrée et une expression vocale intelligible et bien audible. La présence c’est aussi tout simplement être pleinement là, réagir aux sollicitations des autres, se regarder les uns les autres, montrer son attention et son écoute.
Tous les formateurs savent qu’ils ont à travailler leur présence pour pouvoir garder l’attention de leurs groupes d’apprenants mais aussi pour susciter leur intérêt et leur adhésion. Du côté des stagiaires, quand le travail d’apprentissage est un peu laborieux, quand on se pose des questions sur ses capacités à appréhender les contenus transmis, la présence des autres est soutenante, leurs questions, leurs regards sont aidants. Qu’en est-il de cette présence des uns et des autres à travers un écran ? N’est-elle pas considérablement limitée ?
L’apprentissage en ligne affecte quantités de dimensions de la communication humaine.
Les formations à distance suppriment aussi les moments de pauses collectives, lors desquels on fait autrement connaissance et on parle de sujets souvent plus personnels. Ces pauses contribuent fortement à la cohésion et à l’entente du groupe en formation. Peut-on véritablement se passer de ces moments de convivialité quand on cherche à créer une ambiance complètement propice à l’apprentissage (sécure, bienveillante, respectueuse) ? Les apprenants se souviendront-ils avec autant de clarté et d’émotion de ce qu’ils auront vécu via des plates-forme d’apprentissage en ligne et des webinaires ? N’y a-t-il pas aussi une parfaite hypocrisie (ou une parfaite inconscience) à considérer qu’on peut transmettre certaines compétences impliquant les échanges entre êtres humains et un engagement du corps en n’utilisant que des modalités numériques ?
Il n’existe pas de réponse unique et totalement tranchée sur les différentes questions posées ici. Depuis la période du COVID, les plates-forme d’apprentissage numérique se sont démultipliées et de nouvelles habitudes se sont prises qui visent notamment à limiter les coûts en limitant les trajets et à optimiser le temps passé à se former. Reste à s'interroger suffisamment sur l’efficacité à long terme de ces nouvelles modalités de développement des compétences.
Ressources
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https://journals.openedition.org/dms/9176#tocto1n3
Boizumault, Magali. La relation pédagogique sous le prisme des communications non verbales : construire sa présence corporelle en classe. OpenEdition Journals, 2022. https://journals.openedition.org/rechercheseducations/13072
Fernande Fernande. Le pouvoir du toucher : comment il influence nos émotions et nos relations. Nouup, mars 2025.
https://nouup.fr/le-pouvoir-du-toucher-comment-il-influence-nos-emotions-et-nos-relations/
Hall, Edward T. La dimension cachée. Points Essais, 2014.
Issaadi, Sofiane, Jaillet, Alain. Proxémie d’apprentissage. OpenEdition Journals, Février 2017.
https://journals.openedition.org/edso/1960
Lamontagne, Denys. Zoom fatigue et réunions virtuelles : mode de gestion. Thot Cursus, avril 2023.
https://cursus.edu/fr/27591/zoom-fatigue-et-reunions-virtuelles-mode-de-gestion
Paquelin, Didier. La distance : questions de proximité. Cairn Info, Mai 2012.
https://shs.cairn.info/revue-distances-et-savoirs-2011-4-page-565?lang=fr
Peraya, Daniel, Paquelin, Didier. Entre société et institutions de formation : les sens de la présence. Innovation pédagogique, Octobre 2023.
https://www.innovation-pedagogique.fr/article16295.html
Quai des savoirs. Quelle est la bonne distance pour se rencontrer ? Sciences en Occitanie, décembre 2020.
https://www.sciences-en-occitanie.fr/articles/quelle-est-la-bonne-distance-pour-se-rencontrer
Roberge, Alexandre. Distance et présence, des notions en évolution en formation à distance. Thot Cursus, Janvier 2016.
https://cursus.edu/fr/10527/distance-et-presence-des-notions-en-evolution-en-formation-a-distance
Roberge, Alexandre. Créer de l’empathie à distance. Thot Cursus, juin 2021. https://cursus.edu/fr/22771/creer-de-lempathie-a-distance