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La visibilité internationale des langues africaines

De l’importance d’une décolonisation linguistique pour le développement de l'Afrique

Par Christian Élongué , le 22 octobre 2018 | Dernière mise à jour de l'article le 23 octobre 2018

Culture en mouvement

Dans une analyse précédente, nous vous présentions « Afrotopia »[1], le dernier ouvrage de Felwine Sarr, où il propose une nouvelle manière de regarder « l’Afrique en mouvement », d’après ce qui s’y vit vraiment et non d’après une vision fantasmée. Cette manière de voir prendrait en compte l’histoire du continent, la culture, le spirituel, les relations humaines et même la vision du bien-être. Dans cette analyse, nous mettrons l’accent sur l’importance de la culture à travers les langues africaines dans la construction identitaire et communautaire des peuples.

L’aliénation linguistique, expression d’une colonisation de l’esprit.

Ces dernières décennies, ont été organisés des centaines de débats universitaires, de conférences autour de la langue, des programmes littéraires, pointant une évolution mais aussi des débats infinis.  On retrouve cependant un dénominateur commun : la promotion d’une langue est un facteur capital de développement.

Aucun peuple jusqu’à ce jour ne s’est développé à partir d’une langue étrangère. En Afrique, le célèbre professeur sénégalais Cheikh Anta Diop, a été l’un des premiers, à mener ce combat pour l’autodétermination des nations africaines à travers l’usage des langues locales. Il a démontré entre autres, que l’enseignement dans les langues africaines, accroit le degré de compréhension des élèves dans les disciplines scientifiques. Enseigner les STEM en français ou anglais, à un enfant, résidant dans une communauté rurale où il ne parle que sa langue maternelle, limite considérablement la réception de cette dernière. Car ces langues sont « étrangères » à l’environnement, aux réalités socioculturelles de l’enfant. Ce dernier devant fournir de larges efforts supplémentaires pour décoder, traduire et assimiler ce savoir produit dans une langue étrangère.

L’aliénation coloniale se met en place dès que la langue de la conceptualisation, de la pensée, de l’éducation scolaire, du développement intellectuel se trouve dissociée de la langue des échanges domestiques quotidiens ; elle revient à séparer l’esprit du corps et à leur assigner deux sphères séparées. A une échelle plus globale, elle aboutit à une société d’esprits sans corps et de corps sans esprits.[2]

À la suite de Cheikh Anta Diop, de nombreux autres penseurs africains (historiens, économistes, philosophes, écrivains…) n’ont cessé de marteler l’importance pour les nations africaines de promouvoir l’usage des langues nationales dans toutes les sphères de la vie. Mais leurs discours contestataires, majoritairement produits dans ces mêmes langues étrangères, ne furent reçus que par l’élite intellectuelle africaine et non la masse.

Des écrivains et intellectuels comme le sénégalais Boubacar Boris Diop, Ngugi Wa Thiongo, Gakaara Wa Wanjaũ[3], Fagunwa et Shabaan Robert font partie de ceux-là qui ont joint l’acte à la parole, pour actualiser leur discours dans la pratique, en « abandonnant » l’usage de l’anglais ou du français dans la rédaction d’œuvres littéraires ou scientifiques, pour adopter leur langue maternelle. Le kenyan Obi Wali, déclarait à ce propos :

« L’acceptation docile de l’anglais et du français comme seuls médiums d’une écriture africaine éduquée est une grave erreur et n’a pas la moindre chance de faire avancer la culture et la littérature africaine. »
 

Il était en effet surpris de cet empressement des africains à « entériner, de plein gré et presque avec orgueil, ce que des décennies d’éducation intransigeante et de mise au pas avaient forcé à accepter ».

Il est choqué des déclarations d’amour des écrivains africains, dont le « valet néo-colonial » Léopold Sédar Senghor , à la langue de l’ancien maitre. Il s’agit là ni plus ni moins que d’une preuve de la réussite des politiques d’assimilation coloniale.

C’est le triomphe définitif d’un système de domination quand les dominés se mettent à chanter ses vertus.

Wa Thiong’o, montre ainsi que la soumission linguistique empressée n’est qu’un des aspects d’une soumission plus globale, puisqu’au fond le seul argument valable en faveur d’une capitulation joyeuse face à l’impérialisme culturel c’est le confort de quelques privilégiés...

Changer notre regard des langues africaines.

Il est assez déplorable de constater que, même dans l’Afrique indépendante d’aujourd’hui, les enfants sont humiliés lorsqu’on les prend à parler une langue africaine dans leur école et ils n’ont personne à qui se plaindre dans la mesure où leurs propres parents sont persuadés que l’enseignant a un comportement moderne. C’est ainsi que les pouvoirs publics, les enseignants et les parents sont de connivence dans cet acte d’automutilation entamé pendant l’époque coloniale[4]. Ngugi Wa Thiongo, s’en inquiétait déjà en 1987 dans Décoloniser l’esprit :

Je ne veux pas que les enfants du Kenya d’aujourd’hui héritent de cette tradition impérialiste qui consiste à mépriser les formes de communication développées par leurs communautés au long de l’histoire. Je veux qu’ils s’affranchissent de l’aliénation coloniale… une fois rétablie cette harmonie entre sa langue, son environnement et son être intérieur, l’enfant sera libre d’apprendre de nouvelles langues et de s’ouvrir au précieux legs humaniste, démocratique et révolutionnaire des littératures et des cultures d’autres peuples – mais sans avoir honte de lui-même ni de sa langue ou de son environnement.
 

Wa Thiongo refuse le chantage à l’universel contre des langues africaines qui seraient soi-disant communautaristes et porteuses de divisions[5] et risqueraient probablement de renvoyer tout le monde dans cette effroyable nuit tribale d’avant l’arrivée des sauveurs blancs. Ce sont des produits sociétaux qui répondent à des contextes précis. Si on veut trouver une solution, il faut donc partir de ce que les gens ont et font. Car on crée davantage de richesse à partir des ressources endogènes.

Le potentiel économique des langues africaines

La langue est une ressource économique fondamentale pour le développement des nations africaines. Carr, compare même la langue à une monnaie internationale car la diversité linguistique a une valeur économique réelle. On évalue la puissance économique d'une langue à partir de plusieurs variables telles que la production industrielle, le niveau technologique, les échanges internationaux, etc. Si nous prenons juste le cas des industries linguistiques, elles peuvent générer des milliards d’euros si jamais les langues natales étaient promues. Imaginez les retombées économiques si chaque pays africain adoptait une langue nationale comme langue officielle, dans le secteur de la littérature, du cinéma, du tourisme, des médias…

Au Rwanda, il existe un secteur dynamique de l’édition en langue kinyarwanda, au Nigeria l’industrie cinématographique s’épanouit bien dans les trois principales langues nationales. Idem pour le Ghana où il existe de nombreuses chaines de télévisions exclusivement en Twi, la langue locale dominante. Cela permet ainsi de créer des milliers d’emplois sur le marché du travail. En 2040 un jeune sur 2 dans le monde sera Africain. Un potentiel énorme, à condition qu'ils aient accès à une bonne éducation, qu'ils soient productifs et innovateurs. Or de nombreuses études révèlent que l’enseignement dans les langues nationales augmentent le taux de compréhension des disciplines scientifiques. Il existe donc un vaste marché pour la production d’ouvrages didactiques en langues nationales, notamment dans les secteurs de la traduction, de l’édition…

Les exemples du Rwanda, Ghana, Kenya, Ethiopie, Afrique du Sud… ne sont que quelques-uns parmi la multitude des états africains, à avoir pu entretenir un certain dynamisme dans la promotion des langues locales. Mais de meilleures politiques linguistiques et culturelles doivent être élaborées pour véritablement exploiter le potentiel économique des langues africaines et faciliter leur diffusion vers le monde.

Il est déplorable de constater qu’aucune langue africaine ne soit parmi les 20 plus utilisées dans les échanges internationaux ; surtout lorsqu’on sait que l’Afrique est l’un des principaux pourvoyeurs de matières premières au monde. En 2020[6], selon Euromonitor International 2010, les principaux acteurs du commerce international seront la Chine, les États-Unis, l'Inde, le Japon, la Russie, l'Allemagne, le Brésil, le Royaume-Uni, la France, le Mexique, etc. En somme, ce seront les mêmes pays et les mêmes langues.

Des politiques culturelles intégrées

Ainsi, c’est la vie même que l’écrivain rattrape en revenant aux langues d’Afrique. Aucun futur n’est envisageable si les Africains ne pensent pas par eux-mêmes et pour eux-mêmes leur présent et leur devenir. L’autodétermination et l’autodénomination de l’Afrique passe par une réappropriation des langues nationales qui doivent être remises au centre des pratiques discursives.

Au-delà de la construction individuelle, le potentiel économique des langues pour le développement de l’Afrique, ne peut tout simplement pas être ignoré ou sous-estimé. Il faut aller au-delà des divisions ethnolinguistiques pour mettre en place des politiques culturelles qui pourront soutenir le développement endogène des nations africaines,

Références


[1] Christian Elongué, « Afrotopia, une utopie active vers une Afrique des possibles. », Thot Cursus, consulté le 22 octobre 2018,
https://cursus.edu/articles/41801/afrotopia-une-utopie-active-vers-une-afrique-des-possibles
 

[2] Ngugi Wa Thiong’o, Decolonising the Mind, Studies in African Literature edition (London : Portsmouth, N.H: Heinemann, 1986).
 

[3] Le kényan Gakaara Wa Wanjaũ, emprisonné pendant 10 années de 1952 à 1962 pour avoir écrit dans sa langue nationale, le Kikuyu, alors qu’il était sous domination anglaise, et il fut isolé après l’indépendance. L’historien camerounais Charles Robert Dimi nous avait également révélé avoir été victime de pratiques répressives à l’école chaque fois qu’il décidait de s’exprimer dans sa langue maternelle, le Bulu.
 

[4] Et comment les instituteurs s’y prenaient-ils pour repérer ceux qui osaient s’exprimer dans leur langue maternelle ? Ils donnaient le matin un bouton à un élève et chargeaient l’enfant de le remettre au premier camarade qui dirait un mot dans sa langue maternelle. L’élève qui avait entre les mains le bouton à la fin de la journée dénonçait le camarade qui lui avait donné, lequel dénonçait à son tour l’enfant qui avait eu le bouton avant lui, et de fil en aiguille tous les coupables étaient nommés. Belle façon d’enseigner aux enfants la délation et de les inciter de bonne heure à trahir leurs proches et leur communauté !
 

[5] C’est entre autres ce « mythe divisionniste » du multilinguisme qui a poussé certains Etats africains comme le Kenya, la Tanzanie et l’Ouganda à se montrer réticents à conférer un quelconque statut d’officialité aux langues maternelles. C’est ainsi que la Tanzanie a choisi une uniformisation linguistique en élevant une langue de la côte (le Swahili) au statut de langue officielle et nationale au détriment des 135 langues vernaculaires +/- importantes.
 

[6] « Expansion des langues », consulté le 22 octobre 2018,
http://www.axl.cefan.ulaval.ca/Langues/2vital_expansion.htm

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