Vecteur de communication et d'identité, les langues sont en train de se dissoudre dans la machine intelligente. Avec l'IA, un mot devient un concept, concept qui peut être transcrit en des centaines de langues, transformé en son, en image, en donnée liée à une région, un style, un auteur, une émotion, une utilisation. Ainsi associé à 1000 significations selon les contextes, le concept acquiert une souplesse et un dynamisme qu'aucun lexique n'a jamais réussi à offrir.
Face à cet immense potentiel, les langues qui n’entrent pas suffisamment dans le traitement de données de l’I.A. sont clairement menacées de disparition. L’I.A. peut reconstituer des langues disparues mais elle ne les rend pas vivantes pour autant, elle a plutôt tendance à les uniformiser et les prioriser selon la fréquence d'utilisation. Le réseau peut rendre un mot inventé populaire à l'échelle de la planète mais est incapable de rendre compte d'une réalité locale unique si cette réalité n'est pas documentée ni sollicitée.
De ce fait des milliers de langues peu formalisées sentent venir leur disparition par attrition alors que d’autres agissent comme des éponges et intègrent allègrement les influences dans une langue techno-assistée, dans des créoles, pidgins, sabirs et autres shengs en développement. Même les langues formalisées sont perturbées par l'irruption des technologies langagières.
Si la micro-messagerie a mené au développement d'un style d'écriture particulier et que les techniques de SEO (Search Engine Optimisation) produisent des textes au format bien identifiable, ce n'était qu'un avant-goût des effets de l'I.A sur nos façons de s'exprimer et même de penser. Les marketeurs GEO (Generative Engine Optimization) nous invitent déjà à «énoncer des idées complètes et autonomes dans un paragraphe» pour augmenter notre fréquence de citation dans les IA. Sans compter les technologies d'assistance vocale et les façons de «prompter» une IA avec des détails contextuels que nous n'aurions jamais idée d'insérer dans une requête humaine. Plaire à la machine fait maintenant partie d'une nouvelle étiquette techno-sociale, comme celle de ne pas mettre de point à la fin d'un texto.
Que ces changements transforment aussi nos relations et notre psyché suit naturellement. L'accès facile aux connaissances augmente les écarts intellectuels dans la population aussi bien que spectre des opinions; notre patience et notre tolérance sont affectés et la quantité de possibilités qu'ouvre l'IA nous force à remettre en question bien des certitudes quant à notre supériorité intellectuelle et langagière. Nos façons d'apprendre et d'enseigner sont évidemment touchées, les priorités changent et, au delà d'apprendre à lire, écrire et compter, ce sont les habiletés de traitement de l'information, de sa production à son organisation et son évaluation, qui reviennent le plus souvent au programme.
La langue a toujours été un enjeu de pouvoir; tous les empires sont sont construits autour d'une langue; il n'est pas surprenant que les LLM (Large Language Model) soient au coeur des luttes entre puissances. En espérant que ce ne soit pas aux dépends de la notre.
Denys Lamontagne - [email protected]
Illustration : Shutterstock - 2739687715