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Publié le 21 mai 2026 Mis à jour le 21 mai 2026
Établir une liste de cours, faire un planning journalier des tâches à réaliser, écrire un message destiné à un proche : toutes ces tâches, d'une grande simplicité aujourd'hui, peuvent être automatisées par des applications, voire par certaines formes d'intelligence artificielle, qui nous dispensent d'un exercice d'écriture moins expéditif que l'usage des outils numériques.
Ces nouvelles habitudes ne se limitent pas à l'élaboration des tâches quotidiennes. Même à l'école, dans les lieux de service, l'écriture numérique a pris le dessus sur l'écriture manuscrite. Ce phénomène est tellement grandissant que, dans certaines écoles du monde, l'écriture cursive a cessé d'être enseignée, comme en Finlande ou dans quelques États américains. Ainsi, quel est l'avenir de l'écriture chez les adolescents ? Quelles sont les pratiques d'écriture des adolescents sur le numérique ? Quel impact l'écriture numérique a-t-elle sur eux ? Comment conserver l'activité scripturale chez les jeunes ?
L'omniprésence de l'écriture numérique chez les jeunes est devenu un enjeu sociétal, tant la dépendance des jeunes vis-à-vis des appareils numériques crée, dans l'opinion publique, la crainte de la disparition de cette compétence chez ceux qui s'adonnent à cœur joie à l'automatisation de leurs écrits.
Cette crainte a débouché sur une enquête du CREDOC, réalisée à la demande de l'association Lecture Jeunesse menée en 2022 auprès de 1 500 jeunes âgés de 14 à 18 ans, qui révèle que, malgré la forte présence des écrans, les pratiques d'écriture ne disparaissent pas.
Par ailleurs, comme le signale Claire Joubaire, chargée d'étude et de recherche au service Veille et Analyses de l'Institut français de l'Éducation (IFÉ), « l'essor des technologies numériques, loin de réduire la communication écrite, a au contraire renforcé et diversifié les pratiques d'écriture ».
Au-delà d'une simple communication, l'écrit revêt aussi le caractère d'un véhicule de la pensée et des émotions transmises via divers canaux : textos, courriels, mémos... En effet, selon cette enquête, si 87% des jeunes âgés de 12 à 18 ans possèdent un smartphone, la pratique de l'écriture manuelle ou numérique reste très présente parmi les 14-18 ans. Ainsi, 92% des 14-18 ans écrivent parfois au quotidien, et 60% écrivent de manière régulière.
L'écrit, sur support papier ou numérique, investit donc le quotidien des jeunes et remplit plusieurs fonctions : faire des propositions ou organiser des événements (23%), réaliser des tâches administratives (34%), réussir sa vie scolaire ou professionnelle (43%), coucher la pensée (19%), adresser une lettre à son employeur (17%) ou écrire des mots d'amour (19%).
Du point de vue de la situation socioéconomique des familles, un écart dans l'usage de l'écrit s'observe entre les enfants de cadres (70%) et ceux d'ouvriers (50%). Sans compter que les habitus y jouent un rôle déterminant, puisque 62% des jeunes dont les parents écrivent déclarent le faire très souvent, contre 42% des jeunes dont les parents s'adonnent peu à cette activité. Il est clair que l'écriture n'est pas près de tirer sa révérence, malgré l'envahissement des outils numériques et même de l'IA. Cependant, il demeure intéressant d'interroger les pratiques d'écriture qui émergent de l'usage du numérique.
Loin du cadre hypernormé de l'écriture scolaire ou académique, les formes d'expression numérique s’ avèrent répondre à une socialisation fondée sur des bases énonciatives plus libres, sans ambages. Cela s'accompagne d'un usage langagier plus proche de l'oral, comme la remarque Elisabeth Schneider.
Leur caractérisation ne se limite cependant pas à ce seul trait. En effet, on assiste à la disparition d'une situation d'énonciation exclusive dans laquelle on ne peut réellement mobiliser tous ses sens, notamment la vue et l'ouïe, comme dans une situation de communication traditionnelle en face à face, qui peut donner accès au langage non verbal. En guise de compensation, un système d'interaction où prime le jeu sous toutes ses formes est fortement présent : « le jeu de mots, jeu avec les autres, jeu avec soi, expression de je/jeu fantasmé, jeu avec les normes... » (Béatrice Mabilon Bonfils, 2012).
À partir de cet instant, pour faire passer un message, les interlocuteurs vont puiser dans les ressources métalinguistiques comme le ton et l'humour. Ils repoussent les limites en mettant sur pied de nouveaux codes de communication opérationnels, à l'exemple de lol (laughing out Loud) et mdr (mort de rire) pour remplacer les rires, des icônes et binettes (smileys) pour simuler les mimiques, et des listes de membres ou de brb (be right back) pour signaler les présences et les absences sur le chat, autant d'éléments qui font sens au sein de la communauté.
On peut également définir l'écriture phonétique et l'allongement graphique, qui consiste à répéter le même graphème au-delà du doublement pour insister, comme dans « POUAAAAAAAAAAAAAAAAH », « BRAVVVVVVVVVOOOO ! ! », « etttttttttttttt... », ou encore l'usage familier de la langue, comme dans les phrases : « j'te le dis », « tu l'as vu ? », sans respecter les règles d'orthographe. On se rend ainsi à l'évidence : les ados débordent d'ingéniosité pour échanger à l'écrit. Toutefois, on ne peut pas tenir le même discours pour ce qui est de l'usage que certains d'entre eux font de l'IA.
Quant à l'écriture assistée par l'IA, on remarque tout de suite l'effacement du droit à l'erreur, par l'abstention de l'essai, car ce système censé nous seconder remplace complètement certains jeunes qui ne veulent faire aucun effort. De ce fait, selon une nouvelle étude menée par Preply en collaboration avec l'institut Censuswide, en France, 83% des jeunes âgés de 18 à 24 ans avouent avoir utilisé l'IA pour rédiger à leur place.
On peut les comprendre : écrire n'est pas un processus aussi facile qu'il y paraît. Les trois piliers, à savoir la planification, la mise en texte et la révision, témoignent de l'effort à fournir pour produire un texte. On convient donc que, si l'on cède nos tâches à l'IA, ce processus est court-circuité au profit du raccourci d'un prompt précis et concis, qui dicte à l'IA les envies réelles de son utilisateur. On comprend alors que, dans la quête de liberté et la limitation de la contrainte, les adolescents finissent par devenir des partisans du moindre effort. Quelle est donc la conséquence de cette pratique d'écriture sur leur développement et même sur leur capacité à écrire ?
En dépit du fait que la numérisation de l'écriture est fille de son temps, il apparaît qu'écrire manuellement demeure aussi bénéfique pour les jeunes que pour les adultes. En effet, cela permet aux apprenants de développer la motricité fine, nécessaire à la réalisation d'autres tâches quotidiennes banales, comme attacher ses lacets.
Aussi, s'il est vrai qu'écrire à la main soit moins rapide qu'écrire au clavier, cela donne la possibilité à l'élève de s'investir davantage dans les apprentissages grâce à un effort de synthétisation de l'information durant un cours, par exemple. Ainsi, d'après Grégoire Borst, docteur en psychologie, lorsqu'on produit un écrit manuscrit, on retient plus d'informations que lorsqu'on l'écrit sur un ordinateur.
Par ailleurs, se livrer à cet exercice permet non seulement à l'élève de mémoriser l'orthographe des mots, mais aussi de savoir lire, puisque ces deux activités vont de pair. On comprend donc que l'écriture numérique, lorsqu'elle est introduite trop tôt dans la scolarisation de l'enfant, constitue un frein au développement de sa motricité fine, de sa capacité à synthétiser une information, et un obstacle à la mémorisation des mots ainsi qu'à la maîtrise de la lecture. La question est alors la suivante : comment transmettre toutes ces aptitudes importantes pour le développement de l'enfant sans le couper de sa réalité ?
Des pistes de solution sont envisagées, en l'occurrence une sensibilisation à l'usage secondaire de l'IA après la production d'un texte, afin qu'elle corrige la forme et non le fond, ainsi qu'une sensibilisation à l'importance de la lecture de livres spécialisés ou non, pour ne pas oublier l'orthographe des mots à force de s'exprimer à l'écrit dans un langage trivial. Après tout, le cerveau a besoin d'entraînement et écrire à la main reste plus authentique et plus personnel que de taper un texte sur un ordinateur.
Illustration: Gemini, Un jeune apprenant qui accumule des lacunes suite à l'usage excessif de son smartphone.
Références
Ewen Hosie, 2017, « L'avenir incertain de l'écriture manuscrite », en ligne : https://www.bbc.com/future/article/20171108-the-uncertain-future-of-handwriting
Grandmont Véronique, Santha Caron Josiane, « L'écriture manuelle à l'ère du numérique », en ligne : https://www.youtube.com/watch?v=izAQIq32N1g
Joubaire Claire, 2018, « (Ré)écrire à l'école, pour penser et apprendre », Dossier de veille de l'IFÉ, 123, en ligne : https://hal.science/hal-01791154v1/document
Kaci Mohamed, 2023, « Nouvelles technologies : l'écriture cursive est-elle encore tendance ? », en ligne : https://information.tv5monde.com/international/video/nouvelles-technologies-lecriture-cursive-est-elle-encore-tendance-2666198
Miller Audrey, 2026, « Écriture numérique et IA : comment garder le cap sur l'apprentissage ? », en ligne : https://ecolebranchee.com/ecriture-numerique-ia-garder-cap-apprentissage/
Schneider Elisabeth, 2014, « Comment l'écriture avec le numérique renouvelle la question du sujet adolescent : vers une géographie de l'écriture », en ligne : https://labo.societenumerique.gouv.fr/fr/articles/le-num%C3%A9rique-ne-d%C3%A9tourne-pas-les-jeunes-de-l%C3%A9criture/
RFI, 2025, « Écrire à la main à l'ère du numérique ? », en ligne : https://www.facebook.com/RFI/videos/%C3%A9crire-%C3%A0-la-main-%C3%A0-l%C3%A8re-du-num%C3%A9rique-/25167538316215485/
Traverso Vittoria, 2025, « Ère numérique : voici pourquoi il faut continuer d'écrire à la main », en ligne : https://www.nationalgeographic.fr/sante/coordination-memoire-cerveau-cognition-ere-numerique-voici-pourquoi-il-faut-continuer-ecrire-a-la-main