Reconnaître les effets de jugement des autres
Ce n’est pas une surprise, nous jugeons constamment les personnes qui nous entourent. Toutefois, notre jugement est loin d’être parfait. Il est parasité par des biais cognitifs à l'oeuvre sournoisement.
Publié le 04 mars 2026 Mis à jour le 04 mars 2026
La communication entre êtres humains est bourrée d’implicites et de présupposés. Nous en voulons à l’autre de ne pas avoir le comportement que nous souhaitons ou de ne pas tenir compte de nos besoins mais nous ne savons pas nous exprimer sur nos attentes de façon suffisamment précise, concrète et explicite, et nous ne savons pas nous écouter les uns les autres avec bienveillance.
Nous partons du principe que nous avons tous le même cadre de référence, que le respect, par exemple, est le même pour tous. Quand on doit collaborer à plusieurs durant un certain temps, définir ensemble un contrat relationnel, qui précise la façon dont on va communiquer et collaborer, permet de limiter ces biais et de faciliter le dialogue, donc d'être plus efficace ensemble.
Une relation entre deux personnes adultes c’est 50% de responsabilité pour chacun et pas plus
Selon Jacques Salomé et d’autres essayistes comme le psychiatre Gérald Apfeldorfer notamment, toute relation humaine constitue un contrat implicite aux responsabilités également partagées. À l’intérieur de ses 50 % de la relation, chacun est pleinement responsable de tout ce qu’il dit et fait et de tout ce qu’il pense et ressent. Chacun gère ses émotions, ses pensées et ses ressentis et pose des actes qui l’engagent en tant qu’être humain. On ne prend pas en charge les réactions émotionnelles, les pensées ou les ressentis de l’autre, mais on peut essayer de les accueillir avec bienveillance dans la mesure de sa propre disponibilité.
Une relation équilibrée (i.e. saine) suppose que cette répartition des responsabilités soit régulée en permanence par chacune des parties prenantes. Si l’on assume plus que ses «50%», on prend en charge l’autre et on lui ôte ainsi du pouvoir sur sa propre vie. Si l’on n’assume pas la totalité de ses «50%», on se fait porter par l’autre.
Nous ne pouvons tous voir le monde de la même façon car nos perceptions limitent notre capacité à l’appréhender
«D'une façon plus générale, ce sont nos perceptions de la réalité, forcément limitées par nos sens, notre manière de ressentir les choses, qui induisent les difficultés dans nos relations à autrui et nos façons de communiquer». Paul Watzlawick.
Si, comme le dit Paul Watzlawick, psychosociologue de l’École de Palo alto, notre condition d’êtres humains limite nécessairement notre capacité individuelle à appréhender le monde, c’est une erreur de croire que nous pouvons tous voir le monde de la même façon et c'est cette vision différente du monde qui est à l'origine des conflits. Il est dès lors indispensable de mettre beaucoup d’humilité dans notre communication, si nous ne voulons pas entrer en permanence en tension avec les autres.

Mettre de l’humilité dans sa communication c’est, notamment,
«Toute communication humaine dispose d’un niveau de contenu et d’un niveau de relation (méta-communication)».
Paul Watzlawick
«La chose la plus importante dans la communication est d’entendre ce qui n’a pas été dit».
Peter DRUCKER
«Entre ce que je pense, ce que je veux dire, ce que je crois dire, ce que je dis vraiment, ce que vous voulez entendre, ce que vous entendez, ce que vous croyez comprendre, ce que vous voulez comprendre, ce que vous comprenez, ce que vous retenez et ce que vous faites de ce message, il y a finalement un très grand nombre de possibilités de ne pas se comprendre.»
Bernard WERBER.
Toute communication humaine fonctionne sur deux niveaux :
Consciemment ou non, si une priorité est à donner, c’est toujours le niveau de la relation (niveau des besoins et des affects) qui primera sur l’autre. Autrement dit, si ce que j'échange avec quelqu'un m'intéresse mais que je ne supporte pas cette personne, il me sera très difficile de maintenir le dialogue, sauf si j'y trouve un autre intérêt personnel. Par contre, je peux être peu passionné(e) par mon échange mais beaucoup apprécier quelqu'un et je ferai dans ce cas mon possible pour maintenir le dialogue. C'est ce que font la très grande majorité des humains quand ils interagissent au quotidien.
Dans sa théorie de l’élément humain, le psychologue américain Will Schutz a identifié 3 besoins interpersonnels qui se manifestent dans toute relation. D’après lui, la satisfaction ou non satisfaction de ces besoins permettent d’expliquer et de prédire la manière d’agir, de ressentir et de penser d’un individu en relation à soi ou aux autres. Ces trois besoins sont:
Le niveau de la relation reste cependant le plus souvent implicite. Nous prétendons pouvoir communiquer et collaborer sans clarifier les attentes du plan relationnel et, de fait, cela ne fonctionne pas ou pose problème à plus ou moins long terme. Nous ne clarifions pas ces attentes pour diverses raisons.
Or, on l'aura compris, ces attentes, qui correspondent donc à nos besoins en termes de confort relationnel, influent très fortement sur notre capacité à et notre volonté de communiquer et collaborer.
Je peux, par exemple, avoir à travailler sur une certaine durée, avec un groupe de gens que je connais plus ou moins. Je peux, dans ce contexte, savoir de moi-même, si j’ai un peu d’expérience de ce type de collaboration, que j’ai besoin, pour bien travailler et collaborer, de me sentir en confiance avec les autres, de pouvoir compter sur leur fiabilité et que les choses soient faites avec rigueur.
Si je ne l’exprime pas clairement, en termes suffisamment clairs pour les autres, je suis condamné(e) à sans arrêt buter sur ce que j’estime être des atteintes à ma sécurité et/ou des manques dans la fiabilité et la rigueur. Je considère mes attentes comme des évidences alors que l'évidence n'existe pas en matière de communication humaine. Je suis donc dans le registre de l'exigence sur l'autre alors que je ne lui donne pas les moyens d'y répondre (et ne parlons pas de la possibilité qu'il refuse). Ce qui arrive souvent dans ce cas c’est de protester à postériori, quand le mal est fait, ce qui conduit les autres à mal réagir parce qu’ils se sentent culpabilisés sans avoir été prévenus de ce qu’on attendait d’eux.
Exemples
J’estime qu’il est respectueux/rigoureux/courtois/efficace/ autre à définir (cochez la case) d’arriver à l’heure aux réunions. J’ai à collaborer avec des personnes qui arrivent souvent en retard. Je vais les accuser de manque de respect/rigueur… etc. Au mieux, elles ne comprendront pas car ce respect des horaires ne fait pas partie de leur cadre de référence ou ne leur semble pas prioritaire par rapport à d'autres contraintes qu'elles peuvent avoir par ailleurs. Au pire, elles se sentiront placées au banc des accusés et la confiance en prendra un coup pour la suite de la collaboration.
Autre exemple, sur le plan plus privé: j’estime qu’il est normal/respectueux/bien élevé/autre à préciser (cochez la case) que les ados participent à débarrasser la table, chez moi ou chez les autres. Je vais donc mal réagir chaque fois que des ados resteront assis au moment de débarrasser ou quitteront la table sans emporter leur assiette. Si je le dis à postériori, je serai confronté(e) aux mêmes réactions étonnées, déçues, agressives ou fuyantes. Si je l'exprime au contraire avant qu'on se mette à table, par exemple, je laisse la possibilité à chacun d'exprimer son point de vue et de négocier des modalités.
Une communication efficace doit donc faire la chasse à l’implicite sur les attentes. Comme le souligne Will Schutz, être honnête dans sa manière de communiquer dépend du degré de conscience de soi-même (i.e. capacité à identifier et accepter ses propres besoins). Faire la chasse à l’implicite suppose, donc, de clarifier ces attentes (quelle est la bonne façon de satisfaire ses besoins ?) en amont de la relation, en se posant les bonnes questions: de quoi ai-je besoin pour me sentir en confiance et efficace dans ma collaboration avec les autres? Nous développerons cette question un peu plus loin dans cet article.
Il existe différentes manières d’écouter. Cela va de «faire semblant» à «se rendre pleinement disponible». On peut ainsi identifier au moins 5 niveaux d’écoute:
Seul le niveau 5 relève de la véritable écoute. On se place dans ce cas dans une position non jugeante et on se rend pleinement disponible à l’autre, c'est ce qu'on appelle l'écoute active (cf. les travaux de Carl Rogers). Inutile de le préciser, dans nos sociétés modernes multi-distraites, cette forme d’écoute est rare, au point qu'il faut parfois aller voir un professionnel pour en bénéficier. Elle suppose un véritable intérêt pour l'autre, de la bienveillance, de la patience et d’y consacrer un peu de temps sans faire autre chose en même temps. Il n’est donc pas étonnant, pour cette raison aussi, que les êtres humains aient souvent du mal à se comprendre.
Comme on l’a vu, une communication confiante et efficace suppose de la clarté sur les attentes de chacun. On définira ici les attentes comme le souhait d’obtenir la satisfaction de ses besoins. Les besoins humains sont multiples et se hiérarchisent différemment d’un individu à l’autre.
De nombreux auteurs se sont penchés sur cette dynamique des besoins humains, depuis Abraham Maslow et sa fameuse pyramide jusqu’aux neuroscientifiques contemporains. Un besoin ne se discute pas car il est d'ordre vital pour l'individu qui le ressent.
Comme le souligne Marshall Rosenberg, créateur de la Communication non violente (CNV), les besoins sont universels, ce qui veut dire que tous les êtres humains peuvent les éprouver à un moment ou un autre et donc les comprendre. Quand ces besoins posent un problème, ce n’est pas le besoin lui-même, en réalité, qui est problématique mais la stratégie qu’emploie l’individu pour le satisfaire.
Exemples
Pour communiquer de façon efficace et bienveillante, il est donc nécessaire d'identifier ses besoins mais aussi, si nous demandons aux autres leur soutien pour les satisfaire, d’imaginer une stratégie adaptée (concrète, acceptable, facile à mettre en place) qu’ils pourront appliquer pour nous faire plaisir ou nous aider.
Ainsi que le souligne aussi la CNV, nous sommes seuls responsable de la satisfaction de nos besoins et que les autres ont toute liberté de nous soutenir ou pas dans cette quête. Heureusement, l'être humain est ainsi fait qu'aider quelqu'un à satisfaire ses besoins, si c'est demandé gentiment et réalisable, est plutôt susceptible d'âtre accueilli comme un cadeau, chez la plupart des gens en tout le moins.
Exemples
On notera que le terme "concrètement" est essentiel dans ces tentatives de clarifier ses attentes.
Le contrat relationnel permet de poser dès le début de la relation les compromis comportementaux que chacun s’engage à respecter pendant tout le temps que durera la relation. Il transforme ce qui est généralement implicite et souvent source de tension en explicite. Il permet de réguler la collaboration, par exemple, dans le cadre du travail ou d’un projet réunissant différents acteurs qui ne se connaissent pas encore.
Pour que ce contrat soit pertinent, il doit:
Un des gros avantages de l’établissement d’un tel contrat collectif c’est qu’il engage tout le monde. Dès lors, les dérives des comportements sont également sous le regard de tous et le contrôle de tous. Autrement dit, ce n’est pas uniquement au manager, chef de projet ou formateur de «faire la police» dans les comportements. Le groupe les prend en charge et la personne qui déroge aux règles établies par tous se fera rapidement rappeler à l’ordre par le reste du groupe, sans que le responsable, l’animateur, le coordonnateur ait besoin de s’en mêler.
De plus, étant donné l'instinct grégaire de l'être humain, la personne ayant un comportement qui déroge au contrat a toutes les chances de rentrer rapidement dans les clous pour ne pas se retrouver isolée.
Dans le cadre d’une formation, par exemple:
Les besoins donnés ici en exemple sont ceux d’un
formateur spécifique, avec sa propre philosophie de ce que doit être une formation.
Ces besoins peuvent donc varier en fonction du formateur, si ses priorités sont différentes.
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Ne soyez pas en retard Ne trainez pas aux pauses | - Les horaires de début, de fin et de pause sont définis ensemble - Chacun s’engage à être revenu dans la salle à l’horaire défini ou a prévenir en cas d’empêchement - La formation reprend à l'horaire défini quoi qu'il arrive |
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Écoutez vous Ne vous agressez pas | - Tout le monde a le droit de s’exprimer, que ce soit pour questionner, compléter ou objecter - Quand une personne parle, on attend qu’elle ait terminé avant d’intervenir - Les désaccords sont bienvenus mais doivent s’exprimer sans hausser le ton, ni employer d’insulte - On ne porte pas de jugement sur les personnes mais on
peut commenter un comportement |
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Respectez la confidentialité |
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Être sûr de répondre aux besoins des participants | Poser des questions et interpréter les réponses Demander de la réactivité | Dites-moi quels sont vos besoins | - Tous les besoins sont bienvenus et peuvent s’exprimer dans la mesure où ils relèvent de la formation - Chacun est responsable de ses besoins. C’est donc aussi de sa responsabilité de les exprimer ou pas. - Le besoin doit s’exprimer au moment où il se manifeste,
pas à la fin de la formation quand il n’est plus possible d’y répondre |
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Demander à ce que chacun évoque son expérience dans le domaine
Demander de la solidarité |
N’hésitez pas à intervenir | - Toutes les questions sont bienvenues et chacun peut s’exprimer pour alimenter les réponses - Les savoirs vus en cours de formation sont issus de ceux du formateur et de ceux des stagiaires - En cas d’incompréhension ou de difficultés, les
stagiaires sont autant susceptibles d’expliquer ou d’aider que le formateur |
Ressources
Apfeldorfer,
Gérard - Les relations durables, ed. Odile Jacob, 2004.
https://www.odilejacob.fr/catalogue/psychologie/psychologie-generale/relations-durables_9782738113726.php
Bodart,
Yves - Les phénomènes de groupe
https://shs.cairn.info/revue-les-cahiers-internationaux-de-psychologie-sociale-2018-1-page-119?lang=fr
Good
Planet - Les outils de l’intelligence collective
https://capecodelegues.goodplanet.org/ressources/les-outils-de-dintelligence-collective-le-cadre/
Kerdraon,
Emmanuel. Améliorer sa communication: repérez et évitez les principaux
freins!
Sur www.gordon-crossings.com , mars 2021 - https://www.gordon-crossings.com/ameliorer-sa-communication/
Rosenberg,
Marshall - les mots sont des fenêtres (ou bien ce sont des murs).
https://www.amazon.fr/mots-sont-fen%C3%AAtres-bien-murs/dp/2707188794
Salomé,
Jacques - Et si on apprenait à communiquer autrement
https://www.j-salome.com/espere/themes/societe
Schutz,
Will - L'élément humain
https://www.dunod.com/sciences-humaines-et-sociales/element-humain-comprendre-lien-entre-estime-soi-confiance-et-1
Watzlawick,Paul - Faites-vous même votre malheur, Ed. du Seuil.